Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Washington Adrien

Ce texte signé Adrien Washington a obtenu

la 10e place ex-aequo

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Mg 8951

Photo : Dominique Boutonnet

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

Un texte de Adrien Washington  

 

 

 

L’arche que Noé n’avait jamais construite

 

En veille de pleine lune, l'on ne pouvait souhaiter meilleure circonstance afin de cultiver le blé ; Noé le savait, aussi se leva-t-il aux aurores et acheva-t-il sa journée peu avant le souper. Il avait par ailleurs ouï dire que le mont Ararat était propice au repos. Le jeune homme gravit ainsi la montagne après avoir rangé ses outils. Au sommet d’Ararat culminait Cham, le modeste village de Noé. Avec délectation, ce dernier s’assoupit à l’ombre d’un rocher. 

 

En ses songes, une femme difforme et effroyablement repoussante vint à son encontre. Elle était munie d’une canne aussi âpre et défraichie que son visage.  “Lève-toi Noé, proclama-t-elle, arborant une bouche édentée. Il est temps de purifier la Terre. A compter de ce jour, tu ne seras plus jamais agriculteur mais charpentier. Tu tailleras les arbres les plus vigoureux et édifieras un gigantesque bateau. Obéis, tu en seras récompensé.”    Noé ouvrit les yeux.  “Quelle horrible sorcière, murmura-t-il.” Il fit un geste de la main comme pour chasser cette affreuse vision, puis descendit en direction de la maison préparer le repas du soir.    Le lendemain, Noé se réveilla en sursaut. “Encore cette vieille. Hideuse à en frémir... ” Sa curiosité fut néanmoins excitée. Le jeune homme amassa alors d'imposants morceaux de bois, les empila les uns sur les autres, puis entama un lissage en forme de coque. Ce travail dura tout le jour. Puis, la nuit advenant à grands pas, il se coucha hâtivement.

 

Le jour suivant, la sorcière ne resurgit pas. Noé renouvela ses efforts, cependant avec moins d'entrain. Son champ lui manquait et, chaque heure passant, le jeune homme se répétait que construire une telle œuvre lui serait inutile. Il ne tailla que la moitié des branches.   Au troisième jour, le jeune homme s'approcha du monceau de bois puis maugréa :  - Fulgurante, cette dernière pensée lui fit reprendre ses activités agricoles aussi vivement qu'il les avait laissées. Les jours s’ensuivirent ainsi, sans encombre.   Un cycle lunaire plus tard, une pluie fine et tempérée affubla les céréales. Noé fut agréablement surpris et s’accorda un peu de répit, profitant des effluves de rosée. Il reprit ses activités ; pendant ce temps, la pluie continuait de plus belle.

 

Au départ agréable, la pluie s’accentua, jusqu’à devenir torrentielle les jours passant. Frénétique, intarissable, plus rien ne l’arrêtait. Les champs périrent un à un et le jeune homme désespérait. Il s’acharnait à protéger les épis et tentait d’en sauver quelques-uns, cependant ses efforts s’avéraient insuffisants. Si les larmes avaient pu retenir la pluie, Noé n’aurait pas hésité.

 

Ce déluge acharné n’endurait nulle trêve, si bien qu’un quart de lune plus tard, la maison fut intégralement engloutie par les flots. Le jeune homme dut gravir le mont Ararat, et ce qu’il découvrit l’étonna considérablement. Non loin de Cham, un immense bateau flottait au gré des vagues fraîchement engendrées par la pluie. Noé cria et secoua les bras en signe d'appel. Ne percevant aucune réaction, il redoubla d’efforts et hurla tel un forcené, agitant ses membres de plus belle. Il commençait à s'arracher les cheveux, lorsqu’une ombre à l’horizon se distingua au-dessus des flots. La forme s’approcha progressivement, jusqu’à se trouver face au jeune homme. Il s’agissait d’un imposant dauphin au blanc d'ivoire, sur lequel était étendu un homme dont on n'aurait su donner d’âge. 

“- Je te remercie mon brave, commença Noé. Sans toi, je serais certainement mort sous ce déluge infernal. Mène-moi à ton bateau, et je t’aiderai par tous les moyens dont je serai capable.

 − Noé, tu n’as donc pas compris mon enseignement. Distingues-tu au loin les voiles de mon arche ? Observe-les attentivement, car plus jamais tu ne les verras. 

− Mais... Qui es-tu ? Je ne t’ai jamais vu par le village. Et comment connais-tu mon nom ? 

− Je connais, hélas, bien plus de choses que tu ne puisses imaginer. J’étais la vieille femme de tes songes, cette horrible sorcière. Je suis aujourd’hui face à toi, plus déterminé, plus vigoureux qu’un guerrier. Je suis Lamech, fils de Mathusalem. Mon père vécut neuf cent soixante-neuf années avant de délivrer son dernier souffle. J'en ai moi-même sept cent soixante-dix. Toi, Noé le bâtard, tu ne vivras pas plus de trente-trois années. Il est temps de purifier la Terre. Ton chemin s’achève ici. 

− Attends, tu ne peux pas...” 

Noé n’eut pas l’opportunité d’achever sa phrase. Déjà d’un geste vif, Lamech éleva le bras et l’éminent dauphin hissa la queue. Celle-ci en forme de trident et aussi pointue qu’une lance, flamboyait tel un buisson ardent. Noé tenta de se protéger. Cependant le trident se dressa, exalté tel un phallus en branle. La queue pénétra la chair, suça le sang et éjacula les entrailles. Les pupilles du jeune homme cédèrent d’une lueur béate à un noir opaque. Le corps du défunt n’avait pas refroidi que déjà le mammifère s'en débarrassa, semant son cadavre à travers les écumes. Satisfait, l’appendice demeura quelques instants en érection. Lamech regagna ensuite le bateau, la besogne accomplie.

 

La pluie perdura ainsi quarante jours. L’on aurait cru que, pour la première fois, le Diable et le bon Dieu avaient sangloté ensemble. L'intégralité de la planète se trouva engloutie par les flots, et toute forme de vie fut terrassée par le déluge - mis à part Lamech et sa première femme Bat, ainsi que quelques animaux présélectionnés.

 

Un cycle lunaire plus tard, la marée fut suffisamment basse. Les affaires reprirent une sécurisante routine. Guidé par une colombe immaculée, Lamech atteignit le mont Ararat et y ancra son arche. L’on ne retrouva jamais la dépouille de Noé. L’on ne la chercha pas non plus. Lamech, apaisé, façonna un monde nouveau durant les sept dernières années de son existence. Il trépassa dans la folie et la solitude, avec pour seule descendance un fils bâtard.

Avril 2019

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ajouter un commentaire

 

Date de dernière mise à jour : 22/12/2019