Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Mathiaux Lucien

Ce texte écrit par Lucien Mathiaux

a obtenu

la 6e place

au Concours de Nouvelles 2020

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Affiche 2020

Photo : Robert Lecourt

Affiche : Magali Soule

 

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

 

 

Un texte de Lucien Mathiaux

 

 

 

In vino veritas

 

 

 

« Primidi au soleil c'est une chose qu’on n’aura jamais » ... chantait sur son cheval ce gallo-romain jeune et portant beau. Chef d'une milice locale, il se dirigeait par la Via N°7 à la foire de Villanova, croisant un flot de chars et de cavaliers descendant de Lutetia vers les contrées des provinces méridionales. Rumatix reprit donc cette chanson très populaire de Claudius-Claudius « chaque fois c'est pareil ... » Il fut interrompu par le passage d'un char lancé comme par une catapulte et qui faillit le renverser. Là il devait intervenir sans tarder !

Lui, qui avançait au pas, piqua des deux et se lança à la poursuite de ce danger public. « Encore un romain parvenu conduisant une Capus Rosa se disait Rumatix, ces chars destinés aux courses dans les arènes ne devraient pas rouler sur les voies à grande circulation ! » Son cheval grignotait son retard, mais il dût à plusieurs reprises éviter en catastrophe une oie tombée d'un panier, puis un âne épouvanté, puis un troupeau de bœufs désorganisé. Il réussit à repérer le fugitif à l'entrée de Villanova, disparaissant dans la foule. Il y eut des cris puis un grand fracas et quand il arriva il était trop tard ! Plusieurs personnes avaient été fauchées et l'attelage s'était écrasé contre un chariot transportant des troncs d'arbres. Le cheval au sol une patte cassée, hennissait faiblement, le char écrabouillé avait perdu une roue, et le conducteur projeté par le choc avait atterri dans un char de foin.

Malgré l'autorité conférée par sa fonction, Rumatix eut du mal à remettre un peu d'ordre dans cette grande confusion virant à l'émeute. Heureusement, un décurion arriva avec sa patrouille. On transporta les blessés à l'écart, et les cinq miliciens de Rumatix arrivés comme prévu ne furent pas de trop pour empêcher la foule de lyncher l'auteur de cette pagaille, qu'on venait de découvrir gueulant une chanson bachique en haut de son tas de foin. La patrouille s'en saisit, et sans ménagement l'entraina hors de la foule. Le verbe haut, il s'exprimait dans un latin châtié que ne saisissait pas toujours Rumatix habitué au bas latin mêlé de celte pratiqué dans la région. Il comprit au passage « Bonum vinum leatificat cor homini » (le bon vin réjouit le cœur de l'homme). Après ce qui venait de se passer, il se dit « Encore un épicurien de pacotille confondant plaisir et débauche !» Toute la matinée Rumatix et ses hommes s'occupèrent du sort des victimes et du maintien d'un calme relatif.

Au soir de cette journée agitée, Rumatix gagna les bords de l'Elaver (*) pour y prendre le bac.

La foule des attardés de la foire se pressait à l'embarcadère. La vente des animaux ou de légumes ayant procuré quelque argent à cette population, des voix fortes et avinées s'élevaient dans une cacophonie où se mêlaient encore les cris et gémissement des porcs, moutons, poules et canards invendus, cris d'autant plus forts que ces pauvres bêtes n'avaient rien mangé depuis le matin. Rumatix n'avait pas d'autre moyen de se rendre à Aque Bormonis (**) rendre visite à ses parents. Dans les secousses des remous on subissait tant bien que mal le contact des bêtes et des gens fort nombreux en l'occurrence.

Dès qu'il pût mettre un pied sur l'autre berge, il lança Pegasus son cheval au triple galop. L'air glissant sur son visage et tout son corps semblait emporter les miasmes et les contrariétés de cette journée harassante. Son bouclier à l'épaule de forme gauloise, ses cheveux coupés courts à la mode romaine indiquaient son hybridation et son assimilation à cette civilisation conquérante. Il entra bientôt dans la forêt de Bagnolus et suivit une route forestière taillée comme d'un coup de glaive dans la futaie de chênes. Le chemin de terre rendait le galop presque silencieux. Voilà sans doute pourquoi il put s'arrêter à temps pour ne pas piétiner une femme débouchant d'un sentier le bras levé et s'écriant du milieu du chemin « Ave serviteur de Mars ! » Le cheval avait freiné des quatre fers à deux pas de cette jeunette court vêtue. Rumatix se retint d'invectiver cette opportune. Son cheval aurait pu la tuer. Elle sut le calmer avec un large sourire et des mouvements de hanches suggestifs. Elle sollicitait son aide afin de sortir sa charrette bloquée dans une fondrière. Son petit âne depuis ce matin s'échinait sans succès à remplir sa mission.

En soupirant intérieurement, il la suivit jusqu'à une clairière et dût improviser un harnais pour relier son cheval à la voiture et arracher le chargement au bourbier. Rumatix jeta un coup d'œil au chargement : une masse blanche semblable à de la pâte à pain ! Comprenant son regard elle déclara « Voici toute une armée en devenir !» Tout étonné il restait coi. « Venez jusque chez moi, je vais vous montrer » dit-elle.

La nuit descendait doucement. Elle ajouta « Vous resterez bien souper avec moi pour vous dédommager ! » Cela lui rendit le sourire. Ils dételèrent et rentrèrent les équidés à l'écurie avec une bonne ration de foin. Par cette fraîche soirée d'été, il leur fut agréable d'entrer dans la chaumière. En plein milieu, un édifice de brique imposant diffusait une douce chaleur.

« Je m'appelle Sylvania » dit-elle en s'emparant d'une torche qu'elle embrasa tout en s'approchant de cette partie sombre. Jusqu'au plafond, sur des étagères, on pouvait maintenant distinguer des figurines d'une blancheur éclatante : animaux, dieux, personnages variés regroupés par séries, par sujet, par taille. Presque tous pas plus grand que la main, ils animaient de leurs formes et leur éclat ce coin secret de la maison, elle-même secrète au fond des bois. Rumatix à la fois fasciné et émerveillé par ce spectacle parvint à articuler : « Tu n'as pas peur toute seule ici ! » Sylvania le rassura, lui expliquant le caractère sacré de sa fonction protégée par les dieux, notamment Gocinis et Udersus. Elle façonnait ces petites effigies avec de la terre blanche, la même que celle contenue dans la charrette, et dont tout un chacun ignorait l'existence et l'emploi.

Il ne regrettait plus maintenant d'avoir aidé cette femme extraordinaire et lui avoua son admiration et le plaisir de sa découverte. Un potage de légumes et d'herbes sauvages les attendait au coin du four où cuisait une fournée de petits personnages. « Tout ce que tu as vu, sera bientôt remplacé dans quelques jours par d'autres sujets en train de cuire. Un marchand vient cette décade et emporte tout ! » Rumatix écarquilla des yeux. « C'est un travail de six mois » ajouta-t-elle. Le potage avalé, elle lui servit des crêpes d'avoine agrémentées de champignons délicieux, connus depuis sous le nom d'amanite des césars. Une cervoise délicieuse confectionnée également par Sylvania accompagnait tout cela. «Subita Mortem...c'est son nom ! Je tiens la recette d'un oncle ayant vécu dans une province du nord de la Gaule » Il éclata de rire en pensant qu'il aimerait bien défier plus souvent la mort avec ce genre de poison ! Ils goutèrent le plaisir de l'instant, puis il sortit rendre visite à son cheval et soulager sa vessie. Il erra un peu aux alentours plongés dans la pénombre.

Un char arrivait par le sentier... Puis il y eut des cris, des appels provenant de la chaumière. Rumatix se précipita et arriva au moment où un homme donnait des coups dans les étagères et projetait à terre les précieuses petites figurines. Sylvania tentait de s'opposer avec son corps tout en criant. Rumatix empoigna le forcené par les cheveux et lui assena un coup de poing sur le nez qui l'envoya au sol. « Comment oses-tu profaner les idoles ? Ne crains-tu pas les dieux ? »

C'est alors qu'il reconnut le conducteur de char de ce matin. Excédé à l'extrême, il s'apprêtait à le frapper à nouveau quand cet homme leva le pouce en s'écriant dans un râle : « Je viens de la part de Retrovirus ! » Que venait faire ici cet émissaire d'un si grand personnage ... le puissant, le riche Retrovirus, l'ennemi juré de Tujurplus !? Sur ses gardes Rumatix comprit que les légionnaires l'avaient relâché pour s'éviter des ennuis. Il lui demanda quand même pourquoi il s'en prenait au travail de Sylvania. Pas de réponse. Il réfléchit un moment et se rappela l'attrait du personnage pour les boissons alcoolisées. Il l'aida à se relever et le fit asseoir sur un tabouret, s'excusant d'être intervenu si brutalement, mais fit valoir son titre de chef de milice afin de se justifier. Il lui proposa un pot de cervoise et trinqua avec lui. Le nez tuméfié et un peu saignant, notre « aurige » sourit en avalant d'un trait le breuvage. « Hum ! Fameux, et je m'y connais ! Comment cette excellente chose septentrionale a-t-elle bien pu parvenir jusqu'ici ? » Avant qu'il eût le temps de souffler, son godet fut à nouveau plein. Engloutie comme en un sol aride, tout doucement la cervoise commençait à agir. La recette, la composition, et une fermentation favorisée par la chaleur du four lui conférait un titre alcoolique voisin de certains vins. Après plusieurs évocations dédiées à Bacchus l'homme commença à réciter des poèmes. Les grandes phrases lyriques en latin littéraire restèrent bien obscures pour notre milicien dégustant avec modération sa cervoise, tout en simulant, malgré tout un fort intérêt pour les discours de plus en plus enflammés du meneur de char.

Quand il 1e jugea suffisamment ramolli, il commença à le questionner habilement mettant en pratique le vieil adage : « In vino veritas » Pendant ce temps Sylvania remettait en place les rayonnages. Finalement, il n'y avait pas trop de casse ! Mais sans l'intervention de Rumatix... Tendant l'oreille, elle comprit la stratégie de son nouvel ami. L'envoyé de Retrovirus se nommait Mesemplus et devait détruire des statuettes représentant son patron ridiculisé par l'artiste. On s'arrachait sa caricature dans toute la province, et à Rome même on avait vent de la chose ! Pour se venger il avait demandé à Mesemplus d'annihiler toute la production de Sylvania.

D'un geste de la tête Rumatix questionna la petite coquine. Elle comprit et apporta une centaine de petits hommes ventrus affublés d'énormes oreilles. Mesemplus ne put lui-même s'empêcher de s'esclaffer en reconnaissant son patron. Sylvania mise en confiance par cette réaction lui proposa un marché : elle lui offrait de vendre à son profit toutes ces pièces compromettantes, et lui ferait parvenir pour son plaisir personnel un tonneau de cervoise... Ce dernier argument conclut le marché. Mesemplus s'écroula sur le sol et se mit à ronfler. Finalement, il n'était pas si mauvais bougre que ça !

Alors de ses mains délicates, elle prit la tête de son cavalier bienfaiteur et l'embrassa avec fougue. Le reste de la nuit fut consacré à Vénus, et vraiment le milicien ne regretta pas d'être passé par la forêt de Bagnolus !

Il revint souvent et finit par rester pour de bon. Le commerce des petits hommes blancs avait un succès fou et se répandait dans tout l'empire. Parmi les statuettes, en prenant beaucoup de précautions, Sylvania glissait, de temps à autres, l'effigie de quelque célébrité.

Un jour de vague à l'âme, elle sentit que le bonheur était comme l'argile et qu'il suffisait de l'arroser de quelques larmes pour qu'il perde consistance, Elle décida alors d'immortaliser sa rencontre avec Rumatix : une dame court vêtue arrêtait d'un geste un cavalier. Pour remercier le dieu à l'origine de sa félicité, elle enfouit profondément près de l'ornière où s'était embourbée sa charrette, les deux petites statuettes.

Dans plusieurs générations, qui sait, dans les siècles à venir, quelqu'un trouvera peut-être ces deux personnages en terre cuite.

Elle souriait à l'idée que sa vie toute simple pourrait devenir une énigme !

 

 * L'Allier

 **Bourbon l'Archambault

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Date de dernière mise à jour : 05/10/2020