Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Dayrie Simone

 

Ce texte de Simone Dayrie a obtenu

le 1er prix

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

 

Mg 8951

Photo Dominique Boutonnet

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

 

 

 

 

 

Un texte de Simone Dayrie

 

 

 

Toi, si belle

 

La chance, les circonstances m'ont permis de parvenir jusqu'à votre siècle. Je vais vous révéler ma naissance ainsi que ma vie mouvementée.

L'an soixante-dix-huit de notre ère. Julius Solemnis est un potier reconnu dans un village de l'Allier : Lurcy Lévis. Petit village composé de quelques maisons en bois et torchis, constructions abritant peu de commerces, principalement des artisans. Un endroit calme, où chacun vaque à ses occupations tranquillement. Julius, petit homme un peu âgé, toujours très posé, y fabrique en série des figurines en terre blanche. Il porte continuellement une tunique tenue par une ceinture en corde, des braies en toile de chanvre, aux pieds des chaussures en cuir de bœuf. L'hiver il rajoute un cucullus, une pèlerine courte à capuche.

Un jour, il décide de créer une sculpture plus belle, plus fine que toutes les autres. Celle-là sera pour lui, il n'en parlera à personne. Ce sera un dauphin. Les commerçants venant de Rome lui ont fait voir des dessins. Ces cétacés nagent près des hommes. Il se met à rêver : il monte sur le dos de ces animaux. Bien sûr, il sait que jamais il ne pourra le faire, la mer est si loin !

Un soir, il choisit son bout d'argile. Déjà broyée, mise à pourrir, il la malaxe au pied, la tape avec la main, lui donne une forme de pain. Enfin après plusieurs jours de préparation, elle est prête. Il commence en la montant au boudin doucement, caressant, parfois effleurant, cette argile si douce. Il la sent, il la voit naître cette statuette. Le travail avance vite, il connaît son métier. Il va simplement dégrossir le sujet. On dirait que la créature plonge dans la mer emportant avec lui le compagnon qu'elle porte sur son dos. Plonger, lui faire découvrir les mystères de ces lieux inconnus. II est tard, il rentre se coucher.

Le lendemain à la nuit tombée, il reprend son objet, commence les détails : donne un visage au personnage, l'orne d'une jolie coiffure, l'habille. Inconsciemment, il le modèle à son image. Ce petit homme est assis. Il tient une petite boule, un bout d'argile peut-être. Au tour du dauphin : il ajoute les nageoires, donne une forme à ses yeux, le fignole, lisse l'ensemble, regarde le résultat : c'est bien lui qui est là, qui va partir.

Je suis née dans ce crépuscule. Il me fait sécher avant la cuisson. Pour cela il m'amène chez lui dans sa chambre, pendant quelques jours. Il me contemple, rêve encore et toujours.

Le matin de la cuisson, il s'occupe lui-même de mon installation, je suis si fragile. Puis attend, impatient, un certain temps avant d'ouvrir le four, me découvrir, plus blanche, plus fine qu'il ne pouvait espérer. Désormais il le sait, je serai toujours là à ses côtés.

Les semaines passent, son bonheur est toujours aussi grand.

Un matin, il nie place rapidement sur un bout de table, à côté d'une commande. Il n'a pas le temps. Beaucoup d'envois de marchandises. Son second, Titus, l'aide à emplir ls colis. A midi tout est fini.

A partir de maintenant, ce que je vous raconte, m'a été rapporté précisément par l'ouvrier. Moi je suis partie dans un coffre en bois, bien calée par de la paille et du tissu.

Le petit homme va me rechercher, mais la table est vide. Il se dit « peut-être l'ai-je posée ailleurs ». Il fouille partout, fébrilement. « A l'évidence, elle est entrée dans un paquet au milieu des Vénus ». Son employé confirme qu'il a tout emballé comme son maître lui a demandé.

Lui, d'habitude si calme, sent la colère monter en lui en une fraction de seconde : « u ne pouvais pas voir que tu ne tenais pas une Vénus mais un dauphin ».

La colère fait place au chagrin, un chagrin immense. Son second comprend son erreur. Il ne dit rien, se rappelle l'adresse de l'acheteur. Il prendra le bateau sur l'Allier et il ira où elle va. Il la retrouvera. Peut-être qu'à Nevers il pourra la repérer s'il a un peu de chance. Peu lui importe de s'en aller sitôt le repas terminé. Il ne dit rien à son patron, sûr que celui-ci pardonnera sa fuite lorsqu'il ramènera le précieux trésor.

Titus est un homme jeune, grand, costaud avec des cheveux longs et blonds. Cette allure le fait remarquer lorsqu'on ne le connaît pas. Ici on sait qu'il est le plus gentil même S'il a une très grande force. Il reste encore célibataire.

Il prend son dîner, simple pain frotté d'ail, met le restant dans un tissu de chanvre et part. D'abord à pied pour rejoindre l'Allier. Il vogue ensuite sur un radeau porté par des outres gonflées. Il pense que c'est le moyen le plus rapide, le moins cher de se rendre à Nevers. Arrivé à destination, un seul but : trouver la caisse qui emporte l'objet de son voyage. Il la déniche mais ne la prend pas. Il ne va tout de même pas aller jusqu'à la voler. La suivre jusqu'à l'arrivée puis la racheter au commerçant, voilà son idée. Il ne sait pas lire mais il lui semble bien qu'elle se dirige vers un autre pays, sûrement chez les romains. Se contenter de l'accompagner.

Il se fait embaucher sur le pontone, un gros bateau, où est chargé le colis. Il n'a d'ailleurs jamais vu de si gros engins. Pour les faire avancer plusieurs rameurs sont nécessaires. Tout en travaillant et en voyageant, il garde un œil sur la précieuse cargaison. L'embarcation remonte la Loire, pas longtemps. Ensuite, marche à pied avec le chargement sur des charrettes tirées par des bœufs. Il suit. Huit cents stades, ce qui correspond, a votre époque, à cent quarante-huit kilomètres environ. Là, il rejoint le Rhône, se fait engager de nouveau afin de manger sans se soucier de quémander. Titus descend le fleuve, inquiet de la puissance des crues par moment, pourtant sa mission doit être accomplie coûte que coûte. Il n'a que deux objectifs : se nourrir, suivre le contenant.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis son départ. Il en a vu des paysages. Il arrive à la mer. Jamais il n'a vu autant d'eau, une eau plus calme que sur les fleuves. Pas un vent mais de la chaleur. Le temps presse, on ne peut pas profiter de cette quiétude. Le déchargement commence. Il se débrouille de porter lui-même sa malle, il saura ainsi où elle est placée exactement.

Sur la Méditerranée, il vogue sur des barques à voile toujours en ramant. Les jours dangereux, on l'abrite facilement dans les ports, le bateau n'étant pas très grand. L'automne et ses tempêtes passent. L'hiver arrive avec un temps doux, ce qui le surprend. Le port de Naples est atteint. Nouveau déchargement. Surprise, les charrettes sont tirées par des chevaux, non plus par des bœufs. II espère la fin du voyage ; très fatigué, il a tellement ramé, vraiment, la poterie est moins harassante. Le circuit lui semblait plaisant, niais il y a trop longtemps qu'il est parti, il commence à languir de sa patrie.

Il demande au chef :

- Où allons-nous ?

- A Pompéi, vous ne savez pas où vous allez ? C'est tout près maintenant. Ah ! c'est une bien belle ville, animée, mais elle attire le mauvais sort. Il y a quelques années, tout a tremblé, je ne sais pas pourquoi, une bonne partie de la ville a été détruite, je serais vous, je ne resterais pas si vous n'avez rien à y faire.

- Je devrais avoir vite fait mes achats.

La ville le surprend. Les habitations sont en pierre et son accompagnateur ne cesse de lui donner des noms qu'il ne connaît pas : forum, temple, aqueduc, therme, voire amphithéâtre. Les gens vont et viennent, rapidement, il y a du bruit, beaucoup de bruits. Son accompagnateur sourit de le voir aussi ébahi.

Le voilà enfin arrivé chez le destinataire. Il faut l'aider. Bien sûr il est volontaire, c'est le seul moyen de remettre la main sur cette figurine. Les caisses sont vidées une à une. A la cinquième, il trouve enfin ce qu'il est venu chercher.

- Je vous l'achète, dit-il promptement au nouveau propriétaire.

Ce dernier le regarde, se dit mentalement : « ii ne semble pas un client bien fortuné, pourtant il tient à cette statuette. Ne nous fions pas aux apparences, je pourrais en faire un bon prix »

- Et pourquoi tu la veux si vite, avant d'avoir fini ?

Titus s'effondre. Il ne comprend pas bien ce qui se passe en lui : est-ce la fatigue ? la joie d'avoir réussi ? Le plaisir qu'il va offrir à son maître ? Tout se mélange. Effondré, il raconte son erreur et son voyage. L'homme écoute, pris par le récit, par cet accent, à son tour tout ému lui dit :

- Tiens je te la donne !

- Oh ! Merci, merci

- En échange, tu resteras quelques temps encore pour m'aider. La belle saison arrive, j'ai beaucoup de travail. Je te nourrirai. Au moment de partir je te payerai un peu pour que tu puisses rentrer au plus vite, combien de temps peux-tu rester ?

- Je voudrais remonter avant l'hiver, parce que c'est compliqué la navigation par gros temps. Le froid arrive vite par chez nous...

Titus me tient dans sa main, enfin la lumière. Il me raconte tout ce qu'il a fait pour moi qui suis si belle, dit-il. J'ai droit, à nouveau au récit de ses pérégrinations. Il ne se rend pas compte que je viens de l'écouter, très touchée par ses efforts. Mais, en fait, il essaye simplement de réparer sa bêtise : je devrais être avec mon père, non avec tous ces inconnus. Bon, enfin, je suis sûre qu'il va faire attention car il veut me ramener près de celui qui me cherche. De beaux jours s'ouvrent devant moi.

Une petite pièce lui est attribuée. Une minuscule fenêtre, où le soleil ne passe que le matin, peu importe, ce sera mieux que dans les caisses.

Le printemps et l'été défilent. De temps en temps, il m'amène avec lui. Je demeure, la plupart du temps, enfermée avec si peu de lumière. J'ai hâte que l'on reparte.

L'automne est là, cela ne va pas tarder.

 

Un jour, un grondement. Il rentre précipitamment dans la pièce, me prend vivement. A la rudesse du geste je comprends que quelque chose d'anormal arrive. Dans la rue, il court, il court, tout le monde court avec lui. La chaleur devient de plus en plus forte. Quelque chose nous tombe dessus, de plus en plus épais. Il n'arrive plus à avancer, perd l'équilibre, s'effondre me tenant malgré tout dans ses mains. Rapidement, cette poussière nous recouvre...

J'entends un bruit. On m'attrape.

Oh ! regarde, Sébastien, comme elle est jolie. On n'en a jamais vu comme ça depuis que nous avons commencé l'archéologie. Tu crois qu'elle est d'ici ?

J'ai fait mes études dans l’Allier ; j'ai vu la même à Lurcy Lévis, mais moins fine, pas aussi bien travaillée.

J'écoute. Qui sont ces gens ? Comment sont-ils habillés ? Pourquoi me regardent-ils à travers une machine puis tout à coup me lancent une lumière comme un éclair.

Je ne sais pas pourquoi, la jeune femme me parle :

Comme tu es mignonne ! tu as survécu à ce Vésuve, tu es restée aussi belle. Je te prends en photo encore, je te ramène en France. J'étudierai d'où tu viens si je trouve, je te reconduirai sur ton lieu de naissance.

Elle s'appelle Rachel. Je reviens en France avec elle. J'ai hâte de retrouver mon petit père mais elle ne le sait pas. Elle me met dans une carriole qui fait du bruit. Nous montons dans l'Allier m'a-t-elle précisé. Là-bas elle connaît quelqu'un qui va trouver une explication. J'attends.

Sitôt arrivée, elle demande un certain Maurice. Il vient, me prend dans sa main, reste silencieux, évoque les figurines gallo-romaines en terre blanche de l'Allier, explique le commerce entre son pays et celui d'où je viens, au temps gallo-romain. Il en sait des choses, elle questionne toujours. Ouf, il ne me garde pas.

Nous repartons, je me sens bien avec elle. Elle m'amène dans sa grande maison où il y a un énorme chien avec une grosse queue sans arrêt en mouvement. Elle me pose délicatement sur une petite table au milieu d'une pièce.

- Je te ferai voir ce soir à Thibault, il n'en reviendra pas de te voir si belle. Jamais je n’ai vu une statuette aussi fine, aussi blanche.

Elle s'éloigne, me laisse seule. J'ai l'habitude. Le chien approche. Ah de la compagnie ! Enfin Il a l'air si câlin. Mais...

Au bruit de l'objet tombant sur le sol, Rachel comprend : plusieurs siècles d'histoire viennent de s'éteindre.

 

FIN

 

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 30/11/2019