Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Breton Marc

Ce texte écrit par Marc Breton a obtenu

le 3e prix

au Concours de Nouvelles 2020

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

 

Affiche 2020

Photo : Robert Lecourt

Affiche : Magali Soule

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

Un texte de Marc Breton

 

Tibérius et Fils

 

L’atelier de Tibérius était d’accès plutôt difficile en haut d’une ruelle dégradée. Trois marches étroites descendaient vers une porte qu’il fallait absolument franchir en baissant la tête. On tombait alors dans une pièce sombre et largement encombrée. Dans le mur du fond, une minuscule ouverture laissait pénétrer quelques rais de lumière qui éclairait trop peu son plan de travail. Elle lui permettait aussi de savoir qui s’invitait chez lui. Sur la droite, un long râtelier mural soutenait des quantités d’outils, de moulages, de statuettes, de chiffons sales. Il vaquait très à l’aise dans son désordre qu’il aurait bien qualifié d’ordre caché ; il n’avait jamais rien perdu trop longtemps. Il était interdit à qui que ce soit d’initier le moindre rangement. Le rangement, il le ferait seul, mais plus tard. Deux plots de bois, un gros pour lui et un autre à peine plus petit pour son fils Alexis, occupaient la seule partie à peu près dégagée de la pièce. Ils étaient rarement occupés, le père préférant souvent travailler debout et le fils préférant jouer plutôt que de regarder sagement œuvrer son père.

L’enfant était joueur, il s’amusait d’un rien ; d’un insecte qui s’invite dans la pièce, d’une écorce de bois torturée, d’un moule brisé. TIbérius continuait d’espérer qu’un jour le petit s’intéresserait au travail de potier ; seulement l’enfant n’en prenait pas le chemin. Il pratiquait assez peu les jeux traditionnels aux règles établies auxquels s’adonnaient tous les enfants de son âge. Seul le delta avait grâce à ses yeux, car on pouvait facilement en modifier les règles et il ne s’en privait pas.

Mais, son plaisir ne pouvait pas s’épanouir à l’intérieur d’un cadre institué. Il lui fallait la subtile saveur d’un jeu ouvert, inédit où il allait pouvoir établir un règlement à son goût. Quand une nouvelle idée de jeu jaillissait, et que la règle prenait forme, il la mettait à l’épreuve de ses amis. Rechercher et trouver un consensus autour d’un projet étaient un moment délectable. Avec certains, c’était compliqué de discuter sur des variantes possibles, mais c’est tellement beau quand on aboutit. On jouait allégrement, mais le temps passant, pour Alexis le jeu perdait vite de son intérêt.

Son imagination se remettait à le titiller et il lui fallait repartir vers d’autres horizons. Son inventivité était bien stimulée par les déchets et autres ratés qui résultaient de l’industrie de son père. Il récupérait principalement tous les animaux invendables. Quand son père grommelait à cause d’une fournée ratée, lui était aux anges. Il avait inventé le jeu de la poule, le jeu du lapin et surtout les combats de coqs qui avaient fait fureur l’an passé. Il avait imaginé des tas de jeux de billes. Il en possédait une collection en terre cuite de première qualité. A chaque enfournement, il trouvait toujours un peu de place pour y glisser quelques exemplaires. Le père fermait les yeux, peut-être qu’un jour l’enfant façonnerait autre chose qu’une simple boulette.

Il y a quelques mois, le jeu de l’oie pendue faisait fureur. Il s’agissait de toucher, avec une flèche en bois, l’animal suspendu par un fil. Mais la statuette creuse était fragile et se cassait presque à chaque fois. Quand l’enfant avait suggéré à son père de lui cuire quelques oies pleines avec le cou troué pour qu’on les suspende facilement, ce dernier rentra dans une colère noire.

 Non seulement son fils n’essayait pas de fabriquer autre chose que de ridicules boulettes, mais le petit ne percevait pas la valeur de l’argile. Utiliser une matière si noble pour cuire un jouet qui casserait bientôt, impensable ! Il ne supportait plus cette inconscience. Lui, Tibérius travaillait avec de l’argile blanche d’une pureté exceptionnelle ce qui conférait à ses créations un pouvoir reconnu.

Alexis fut puni, Il devait rester sur son plot sans bouger et regarder. L’enfant y ajouta une autre contrainte, ne plus parler, ce que le père fort bavard ne put supporter très longtemps. Tibérius ne voyait pas vraiment comment endiguer la propension à l’amusement de son fils. Il proposa de lever la punition à condition que pour le prochain jeu, qui ne saurait tarder à voir le jour, le travail soit partagé. Il mit aussi à la disposition de l’enfant une jolie boule d’argile ordinaire.

– Avec cette terre, tu pourrais faire ce dont tu as besoin, le résultat sera peut-être aussi beau que les pièces ratées que tu récupères.

 Il est vrai qu’à partir de ce jour l’enfant fut plus attentif aux gestes de son père. Il se surprit à admirer des mains expertes qui malaxent fermement, mais respectueusement la terre. Son père avait des mains-outils qui jouaient avec la matière et imaginaient des formes. En cachette, il s’exerça sur une poignée d’argile et il se rendit compte que ce qui prenait rapidement forme sous les mains paternelles, restait grossier et disgracieux dans les siennes. Il convenait que, ce qui lui paraissait si facile à exécuter, ne l’était pas du tout. Il avait pourtant bien regardé. Il faisait bien exactement pareil que son père. Alors pourquoi cela ne marchait pas. Faire jaillir une vénus protectrice d’une boule d’argile lui parut soudain miraculeux.

–Et alors, tu me parais bien rêveur. Pour se détendre, on pourrait mouler quelques moutons. Je suis sûr que tu n’as pas encore de jeux de moutons.

 –Ah non, on n’a pas de jeux de moutons !

Le visage de l’enfant s’éclaira presque aussitôt. J’ai une idée ; une course où les moutons sautent les uns par-dessus les autres. Il saisit un coq raté, à la crête rabougrie, et s’en servait comme si c’était un mouton.

– Alors, après ton jeu de l’oie, et après le saute-mouton, il n’y a pas un autre jeu qui couve ?

– En ce moment on a le jeu du sanglier. On n’arrive pas bien à le mettre au point. Tu ne fais pas beaucoup de sangliers alors pour faire une grande bagarre, on est un peu juste.

L’enfant prit une mine triste, mais il reprit presque aussitôt.

 L’autre jour, comme il pleuvait, on a joué chez Claudius et on a complètement modifié notre jeu de l’oie. Il y a chez lui un magnifique carrelage blanc et noir. Alors, dessus on a organisé une course avec des dés. Je t’explique : si on tombe sur une case blanche, l’oie fait un pas en avant, mais si elle tombe sur une case noire, elle recule d’un pas et si elle tombe sur un carreau fendu ; retour à la case départ. Tu comprends ?

– Pas bien, mais je comprends qu’ainsi on ne casse pas les oies.

– Mais, avec Claudius, on a imaginé que sur ce carrelage on pourrait aussi élaborer une course avec des chevaux.

Les courses d’oies, cela n’existe pas. Tandis que les courses de chevaux…Tu devrais faire des chevaux, je pense que cela se vendrait bien.

- Je ne suis pas sûr que cela se vende, ce n’est pas un animal sacré. Et surtout, c’est difficile, trop délicat. Je ne les ferai pas assez beaux.  Les dieux sont extrêmement difficiles ; ils ne sont sensibles qu’à l’excellence. Il leur faut des figurines remarquables, belles, bien réussies.

– Si c’est difficile tu les vendras plus cher. Voilà tout. Les chevaux, ce serait pour les gens très riches ; les gens de l’armée. Pour avoir un souvenir de leur animal, ils pourraient dépenser beaucoup.

La semaine fut productive et l’on eut une bonne cuisson. L’enfant retira du four des petits carrés qu’il avait eu l’autorisation de disposer où il restait un peu de place. Tibérius fut surpris de voir que son fils abandonnait la confection de billes pour se lancer dans celle de petits carrés. Il ne doutait pas un instant qu’il devait y avoir un nouveau jeu en préparation.

– Tu pourrais peut-être me dire ce qui te trotte par la tête en ce moment avec tes petits morceaux.

C’est des pavés, je vais reproduire le carrelage de Claudius en minuscule et je pourrais, même ici jouer au jeu de l’oie. Je vais sans doute modifier un peu le carrelage pour ajouter d’autres règles. Je parle d’un jeu de l’oie mais, avec des petits chevaux, ce serait encore mieux.

- Tu as la tête dure. Mais toi qui a de l’imagination, dis-moi pourquoi je ne peux pas faire des chevaux magnifiques.

– Je ne vois pas, tu as des mains magiques.

– Regarde le coq, où sont les pattes ? Regarde ce mouton, où sont les pattes ? Il n’y en a pas vraiment. Regarde la déesse, est ce qu’elle a deux jambes ? Oui, mais elles sont collées.

L’enfant triomphant s’exclama :

– C’est pour que ce soit plus stable, plus solide, et aussi pour que cela ne casse pas au démoulage.

Exactement, alors un cheval aux pattes collées ce ne sera pas élégant. Un cheval aux pattes rafistolées, c’est invendable. Ou alors, on fait des chevaux de labour…mais, pour vendre à qui ?

– Non, moi je veux des chevaux de généraux, des chevaux fougueux qui courent très vite.

– Eh bien, je ne sais pas comment faire.

La discussion en resta là. L’enfant ne s’avoua pas vaincu et quelques semaines plus tard il présentait à son père une sorte d’ébauche : une boule ronde assez informe, quatre jambes et quelque chose qui faisait bien penser à une tête de cheval. Il assembla le tout et attendit des félicitations qui ne vinrent pas. Le père restait pensif. Il finit par dire :

–Si tu regardais mieux les têtes des chevaux, tu ferais mieux que cela.

– Peut-être, mais je voulais juste te montrer l’idée. Tu devrais faire l’animal en entier ; après on le découperait pour faire un moule pour chaque partie. On cuit, on démoule les pattes une par une et on reconstitue.

– Tu sais que ça peut marcher. Et ce sera parfait si on ne voit pas les raccords. Rappelle-toi que pour vendre, on ne peut pas faire du bricolage.

– C’est toi qui feras la découpe ? Et on pourra, après, rajouter un cavalier par-dessus.

Le père fit une moue prouvant qu’il n’avait rien contre. Et l’enfant, profitant de l’ambiance positive, commença à négocier la cuisson d’une pièce carrée assez grande qui allait servir de socle à son carrelage. En la posant sur le champ, cela ne prendrait pas trop de place dans le four.

Quelques jours plus tard, quand Tibérius entra dans son atelier, il remarqua de suite les poteries qui trônaient sur son plan de travail. Il s’en approcha doucement. Son fils était assis sur son plot. Il saisit d’abord le cheval pour le tourner et le retourner et il ne dit qu’un mot qui remplit l’enfant de joie.

– Magnifique !

L’animal était loin d’être magnifique. Il était plutôt raide, surtout les jambes qui ressemblaient à quatre pieux, cependant la bouche, les naseaux, les oreilles, tout était bien placé. Mais, voir un tel travail était tellement inespéré que l’émotion ne lui avait apporté que ce mot à la bouche. Jamais il n’aurait imaginé que son petit puisse créer une telle chose. Il déposa le cheval avec précaution pour saisir le cavalier puis il contempla ce qui pouvait être l’écuyer. Il essuya une larme avant de sourire pour dire :

Mais, on dirait que c’est nous. Le cavalier, c’est bien moi ; et l’écuyer, c’est bien toi. Tu t’es fait trop grand.

– C’est pour pas que je ne me casse au démoulage et toi, je t’ai mis un bouclier parce que je n’arrivais pas à faire tes mains.

– La semaine prochaine, on se lance dans la cavalerie et je te promets qu’on aura quelque chose de bien. La première œuvre de Tibérius et fils va voir le jour.

– Tu me rends mon cheval pour que je puisse aller jouer en attendant ?

–Ah ça mon grand, je veux bien te prêter mon cadeau mais jusqu’à ce soir uniquement. Je vais faire du rangement sur la grande étagère et je vais lui aménager une place d’honneur.

Alexis proposa aussitôt la création de divers carrelages pour une nouveauté qui lui courait en tête.

Son père, prêt à crier, lui lança un regard noir, mais se ravisa.

– On verra, mais ne t’inquiète pas, ton jeu de petits chevaux, tu vas l’avoir. Je vais t’apprendre, on va le faire ensemble. Les œuvres de l’atelier Tibérius et fils seront magnifiques ; elles traverseront les siècles.

– Papa, tu sais, mon carrelage, mes jeux de billes, mes combats de coqs, mon jeu de l’oie, le saute-mouton, mon jeu de petits chevaux dans deux mille ans peut-être qu’on en parlera encore.

 

 

Ajouter un commentaire

 

Date de dernière mise à jour : 11/10/2020