Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Bergzoll Christian

Ce texte de Christian Bergzoll a obtenu

la 10e place

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Mg 8951

Photo : Dominique Boutonnet

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

 

  

Un texte de Christian Bergzoll

  

 

    Un pied dans l’éternité

 

 

  

Linguiste ? Maître de conférences ? Artisan potier, par passion, dans ses temps libres ? 
Quel aspect de lui s'est corrompu ? 
Devenu voleur ? Pour une statuette ? Complice d'un réseau de trafiquants ? L'est-il encore ? 
A cause d'une tradition familiale qui prend trop de place et de temps, dans une vie terrestre ? 
Ils se souviennent de lui, gamin, quand il épuisait le flacon de gel douche, juste pour couvrir son corps de mousse : « je suis un astronaute dans la Mer de Tranquillité », riait-il, en tentant d'échapper au rinçage.
Ils n'ont pas oublié son plaisir à se rouler dans la vase, se redresser, brun sombre, se figer, face à la marée montante, avec ses yeux grand-ouverts, brillants, et ses lèvres qui crient : « Regardez, regardez, je suis une statue que l'océan va emporter »
Oui, un être original, à peine enkysté dans le présent, avec des tentacules invisibles tendues vers hier et demain. Chaque fois qu'ils pensent à lui, ensemble ou séparément, ça les ronge, les détruit à petit feu.
Un fils unique, adulte, trentenaire, célibataire, certes, mais porteur de vie, susceptible de créer quelque chose qui les prolongerait dans le futur et qui rendrait, forcément, leurs vies plus utiles et leurs morts plus douces. 
Un fils, disparu, volatilisé.
A part sa vieille voiture, sur le parking, à part le manuscrit, dans la boîte à gants... rien...

Ils étaient inconsolables et, soudain, la sonnerie retentit : celle qui annonce un écrit. 
Au bout de soixante mois de silence, quelque chose d'inouï. 
Fébrilement, le père effleure l'écran, la mère cale sa tête par-dessus l'épaule de son mari pendant qu'il ouvre le message. 
Long, très long. Il commence à lire, à voix haute, pendant qu'elle chausse ses lunettes.

« Merci à vous, papa, maman, mes chers parents, de m'avoir offert ce téléphone dont la batterie fonctionne à l'énergie          solaire. Où qu'elle soit, notre étoile, tirée par le char d'Apollon ou les bras de Bélénos, notre bonne étoile reste la meilleure gardienne de la vie.
J'ai attendu d'avoir confirmation de l'intuition que j'ai eue. J'ai souvent voulu vous appeler pour vous rassurer, et, surtout, 
vous révéler tout ce qu'il faut savoir sur l'objet que notre famille possédait et qu'elle a perdu depuis... Perdu ? Non, égaré. 
Depuis deux mille ans ? Plus, certainement. Ou moins, peut-être, si je m'en tiens à ce que je lis, au-dessus des mots 
que je frappe pour vous. Ce que je lis, sur l'écran rayé, fissuré, de mon portable. 
J'ai soulevé ma manche en fibre, écarté mes torques et vérifié que personne ne m'observe. 
Pourvu qu'il fonctionne, cet appareil que je cache à tous ceux qui m'entourent... 
Cet appareil qui m'est si cher, parce qu'il vient de vous.
 Vous appeler ? Au risque d'épuiser la batterie, à cause de ce qui nous sépare, maintenant ? 
Tant pis, j'essaie, via ces mots que je frappe, en espérant qu'ils seront lisibles par vous quand même, transcrits
dans notre langue commune, malgré ce qui nous sépare, maintenant.
L'objet mystérieux ? Ce que vous en connaissiez, c'était un morceau minuscule, quelques centimètres, dans sa plus grande 
dimension. En fait, comme vous vous en doutiez, vous aussi, c’est juste un éclat de quelque chose de plus grand. Pour vous, sur un papier jauni, fragile, comme s’il ne se remettait pas d’avoir été frappé par les lettres métalliques d’une machine
à écrire, le premier texte qui l’accompagne est en latin : « delphinus ducit in aeternum et requiem tibi dabit ». 
Le second, quasiment illisible, serait en gaulois.
De génération en génération, j’imagine qu’il y eut des erreurs de transcriptions. De multiples interprétations. Personne n’a pris soin d’écrire la traduction, comme si chaque dépositaire avait eu des scrupules et s’en remettait au futur pour améliorer la compréhension du message. Nous en discutions, parfois, nous étions d'accord sur cette analyse.
Afin d'en conserver une meilleure trace, peut-être, j’ai décidé de consigner ma quête par écrit, moi aussi, 
mais en dématérialisant le récit, pour qu’il puisse être facilement expédié à tous les membres de notre tribu, grâce à vous et au message que vous lisez, puisque, finalement, c’est elle qui était la gardienne de ce…
Comme vous le savez, le rituel familial est simple. Quand tu atteins l’âge adulte, on te fait un cadeau d’anniversaire étrange. On te pose, dans la main droite, la feuille de papier et l’objet par-dessus, on te raconte quelque chose du genre : 
« ça vient du passé, ça doit te conduire dans le futur, c’est un talisman, un porte-bonheur, cède-le à ton enfant 
dès qu’il est adulte, c’est en étant dans la force de l’âge qu’on doit se mettre en chemin pour reconstituer le tout, 
à partir de ça » … et on te demande de caresser le fragment, de le humer, de l’écouter, de le regarder. 
Quatre sens sur les cinq sont sollicités. Bien sûr, une fois en possession de l’objet, bien certain d’être seul dans ma chambre, sans témoin, j’ai léché ce… 
Pour connaître le monde, les enfants qui ne marchent pas portent tout à leur bouche. 
Ça n'avait ni le goût d'une mycose, ni celui d'une verrue plantaire : faut-il être terrorisé, quand on est enfant, bouc émissaire de sa classe, pour avoir accepté, dans un recoin du préau, ce pari stupide. Poser mes lèvres sur la voûte plantaire de … ! 
Juste pour être accepté, juste pour paraître normal... J'en frémis encore, je ne vous en ai jamais parlé, bien sûr...

Toute ma lignée a dû lécher cet objet, je le jurerai. Pour s’approprier un objet, l’identifier, en connaître l’usage 
et même deviner quel en était l’inventeur, est-ce la part animal ou l’intellect qui doit être aux commandes ? 
Je suis plus proche, maintenant, du primitif, du barbare qui sommeille dans nos gènes...
Avec ce cadeau d'anniversaire, chaque récipiendaire, heureusement, reçoit le manuscrit : le récapitulatif des tentatives, 
le bilan des échecs. Donc, indirectement, le raccourci saisissant des recherches de tous les archéologues amateurs 
qui ont enjolivé mon arbre généalogique. Merci, papa, de l'avoir complété si bien, à ton tour.
Document précieux : ça permet, à chaque génération, de ne pas s’engager dans les mêmes impasses.
Par conséquent, je sais donc que ce fragment n’est ni du marbre ni du sucre, d’ailleurs ma langue et mes lèvres m'en avaient informé. A son extrémité, il s’agit très certainement d’orteils, très probablement moulés dans de l’argile blanche, et cuits. 
Et compte tenu de leur taille, celui ou celle qui les a perdus ne doit pas être immense, moins d'un demi-mètre, tout au plus. 
Oui, j’ai léché le bas d’une jambe, la cheville, le métatarse et le tarse d’un personnage inconnu, ça ne m’a pas dégoûté, je n’ai rien vu, ni senti, ni entendu, ni ressenti de particulier, aucune vision, hélas, et j’ai rangé ça dans le tiroir de ma table de chevet, comme si, pendant la nuit, ça pouvait m’inspirer quelque rêve éclairé, quelque nouvelle piste à explorer.
Nos ancêtres, jusqu'à toi, papa, avaient bien œuvré, éliminant des gisements de kaolin, des tombes gallo-romaines, des musées dont ni l’inventaire, ni la matière ne correspondaient à la texture et à la forme de cette relique. 
C’est par le plus grand des hasards que j’ai trouvé à quoi devait être ajouté ce présent de mes dix-huit ans.
 J’étais en vacances, touriste, je cherchais l’Allier. J’ai garé ma voiture sur un vaste parking presque vide, 
en lisière de préfecture, près d’une bâtisse dont la forme extérieure laissait à penser qu’elle était indistinctement envahie par des spectacles, des expositions, des concerts, des brocantes, des vide-greniers, et, le plus souvent, par le silence, 
tant elle semblait éloignée des flux de l’animation urbaine, béton conforme à ce que la puissance publique commande 
un peu partout, pour cultiver ses ouailles, les distraire ou simplement les rassembler. Un bâtiment sans âme ?
J’ai voulu le vérifier. A l’entrée, des affiches ont immédiatement attiré mon attention : on y décrivait succinctement un lot de statuettes, et, bien sûr, celle dont je détenais le fragment manquant. Un silence de catafalque régnait.
Mais, en moi, d'abord une excitation maximale. Ensuite une jouissance, un bouillonnement cérébral. Comme si je pénétrais dans une pyramide, j'avançai à pas de loup : ça sentait l'abandon, l'oubli, la poussière, les vieilles étoffes, peut-être, quand même, les eaux de toilette, dispersées, la veille, par de rares visiteurs, les clémentines et les sandwiches, 
entassés sur un coin de table, pour les organisateurs momentanément absents...
Je me suis approché du présentoir, j'ai soulevé le parallélépipède en verre qui protégeait l'objet et d'un geste hésitant, 
en tentant de maîtriser le tremblement de mes doigts, j'ai positionné correctement notre fragment, l'ai retiré plus vite encore.
Je me suis précipité hors de la salle, hors du bâtiment, jusqu'à la boîte à gants de ma vieille guimbarde. 
J'en ai extrait la feuille portant les deux informations en langues mortes, je les ai relues,
 j'ai plongé cette feuille dans la poche arrière de mon pantalon. 
Puis je me suis occupé du manuscrit. A la hâte, j'ai inscrit le jour, l'heure précise, le lieu, avec les coordonnées GPS 
que mon téléphone mobile m'indiquait. J'ai ajouté juste quelques mots : « ça y est, j'ai trouvé, c'est formidable ! ». 
C'est cette dizaine de mots sur lesquels, sans doute, vous avez cristallisé votre attente, vos angoisses, 
pardon encore d'avoir tant tardé à me manifester.
J'ai suivi les instructions protoceltiques (et non gauloises) du vieux papier, celles que j'avais fini par traduire : j'ai mélangé, dans un bol en étain, un peu de glaise blanche, prélevée sur la berge de la rivière qui est en fait un fleuve. Un peu de boue et d'eau. J'ai versé cette barbotine épaisse, ce mélange pâteux, dans la paume de ma senestre. 
Je suis retourné dans la salle déserte.
Devant le présentoir, mêmes gestes pour accéder à la statuette, plus maladroits, à cause du contenu de ma main gauche : j'ai badigeonné l'extrémité de la jambe tranchée et celle du pied coupé, et j'ai raccordé le tout.
Ce fut instantané. Tout ce qui m'entourait avait disparu, il faisait nuit, j'étais sur une île, au milieu d'une rivière grondante. En fait, le fleuve... Non loin d'un brasier crépitant, devant une hutte. Une femme psalmodiait. Elle a remarqué ma présence, s'est tu, m'a souri, m'a tendu les bras. Des bras couverts de signes en glaise blanche, comme ses joues et son front. 
Elle n'était ni surprise ni terrifiée. Elle m'attendait.
Papa, maman, si vous recevez ce message, surtout, ne pleurez pas, cela fait cinq printemps, déjà, que ces événements se sont produits, le dauphin conduit bien à l'éternité et me donne la paix, je l'ai emporté avec moi dans notre passé. 
En chemin, la fine fêlure révélant ma réparation a disparu, mais notre fils vient, à l'instant, de briser la jambe droite 
du personnage en argile cuite que le cétacé emporte. Et nous savons, vous et moi, quel merveilleux voyage vont faire 
ces deux parties de l'artefact.  
Ces statuettes, imaginez qu'il y en a des dizaines, des centaines, des milliers ! Celui qui les a pétris, moulés, cuits, est … ».

Le message s'interrompt, les parents en larmes, le lisent, le relisent, trépignent d'impatience en attendant, vainement, 
d'en recevoir un autre. 
Avec qui partager ça ? Qui peut donner une explication rationnelle ? De quel artefact peut-il s'agir ? 
De quelles poteries parle-t-il ? De quel potier ? Disparu ? 

La police avait enquêté, retrouvé le véhicule de leur fils, sur le parking, non loin de l'Allier. 
Suspecté un lien entre larcin et disparition. 

La mère avait conservé la trace, dans le périodique régional, du vol mystérieux d'une statuette représentant un humain, à qui manque un pied, un humain, ou un enfant peut-être, allongé sur le dos d'un animal marin, qui pourrait bien être celui 
qu'on associe au dieu Apollon. Un dauphin...
Et maintenant, les parents vont d'un site à l'autre, creusent, fouillent, à la recherche d'un objet similaire, 
aux mêmes propriétés extraordinaires. 
Pour rejoindre leur fils. Dans leur passé... …ou dans son futur.

 

FIN



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Date de dernière mise à jour : 12/02/2020