Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Voeltzel Anne

Ce texte de Anne Voeltzel a obtenu

la 5e place

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Mg 8951

Photo : Dominique Boutonnet

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

 

 

 

Un texte de Anne Voeltzel

 

 

Féminité

 

 

« - Que tu es belle !

- Tais-toi, je t’en prie. Tu vas me faire bouger. Continue ton travail ou dis-moi si je peux me rhabiller. Je frissonne.

- On arrête pour cet après-midi, la lumière du soleil est en train de décliner et les ombres sur les courbes de ton corps s’estompent. C’est grâce à elle que je te vois avec justesse, avec finesse. Quel plaisir de te sculpter ! »

 Il s’approche, lui dépose un baiser sur le front puis couvre les épaules de la jeune femme d’une étole d’une blancheur immaculée et bras dessus, bras dessous, quittent l’atelier et empruntent le sentier empierré pour rejoindre leur domicile. Ils passeront le reste de la soirée à l’abri, dans leur villa. Le patio intérieur, au centre, est leur lieu favori, comme un cocon. À l’abri du monde extérieur. Il est protégé du vent par les bâtiments qui l’entourent. La fontaine centrale y apporte l’agréable sensation de fraîcheur au plein cœur de la journée et la douce musique apaisante d’une cascade de montagne aux heures les moins chaudes. Les arbustes, les arbres et les fleurs rivalisent de leurs couleurs, de leurs formes, avec les ocres et les angles de la pierre. Le résultat est tellement équilibré. 

 

Allongé sur un banc, l’artiste repense à son travail.  Il sculpte la pierre, le calcaire, le marbre. Il part d’un matériau froid, dur et informe. Et il veut exprimer tout le contraire : la chaleur d’un corps, sa souplesse, ses formes. Il faut que le marbre blanc, ce matériau noble, se fasse chair, par sa beauté cristalline et éternelle. Son travail, c’est la recherche de l’impossible… Mais il s’en approche, il le sent. Avec sa compagne, ils se sont trouvés, ils se sont compris. Un duo parfait. Une vraie passion les motive. Ils vont, avec l’œuvre à venir, éblouir la personne qui l’a commandée mais, au-delà, toutes celles qui s’en approcheront. Il avait l’art de penser la beauté féminine avec cette matière lisse et veloutée, d’un blanc éclatant, lumineux et radieux.

 

Alexandra s’est laissée aller sur un autre banc, placé à angle droit avec celui de Jason. Sur le dos, elle a volontairement appuyé ses pieds contre une colonne afin d’allonger ses longues jambes vers le haut pour leur permettre de se décontracter, de se délasser. Cette position lui permettait de réduire les désagréments de sa position debout et statique pendant plusieurs heures lors de la pose. Sa longue tunique de voile transparent, qui la recouvrait jusqu’aux pieds, avait glissé le long de ses jambes fuselées, se retrouvant chiffonnée sur son bas ventre. L’image était terriblement érotique. Jason se prit à penser à leur nuit à venir et à rêver de leurs caresses, de leurs corps enlacés, de leurs bouches unies. Elle aimait être le modèle de son compagnon. Elle pouvait, au fur et à mesure de sa création, se voir naître une nouvelle fois. Elle en restait sans voix, stupéfaite. Comment pouvait-il retranscrire avec autant de vérité chaque détail de son anatomie, au point qu’elle y voyait son double à chaque fois ? Elle cherche pourtant dans chaque œuvre le manque, l’oubli, l’erreur… Mais elle ne trouve rien. Tout est tellement juste.

 

Il la regarde se prélasser, se détendre à la lueur du soleil couchant, peignant d’une couleur rosée la peau dénudée et encore brillante de sueur de ses jambes. Une idée lui vient alors : ce corps doit être sculpté dans cette position. La féminité est si bien représentée ainsi. La grâce nonchalante, la pureté naïve, la fermeté décontractée. Jason ferme les yeux. Il veut garder la spontanéité de cette image, il la grave dans son esprit. Il pense immédiatement qu’elle pourra devenir sa plus belle œuvre, sa dernière peut-être. Personne n’a jamais osé sculpter une femme dans une telle position. Il lui proposera demain. Elle acceptera. D’abord profiter de cette douce nuit.

 

- Voilà, serre bien tes jambes et rejoints tes pieds sur la colonne. Plus haut peut-être. Plie légèrement les genoux pour donner du mouvement à la ligne oblique de tes jambes. Pour une fois, tu as la chance de poser allongée ! Le bloc de marbre n’a, pour l’instant aucune allure, mais ils savent tous les deux que la magie des outils dans la main experte de Jason va rapidement donner corps à ce matériau et bientôt lui donner vie. Il faut qu’il se dépêche. Aura-t-il le temps de terminer ce futur chef d’œuvre ? Pour cela, il a abandonné la statue qu’il était en train de sculpter jusqu’à hier. Elle attendra.  L’urgence, c’est maintenant. Cette nouvelle œuvre que personne ne lui a commandé. Elle sera pour lui, pour elle, pour eux. Il veut lui offrir pour lui prouver son amour. Tout simplement. Il s’acharne tout le jour, faisant subir à Alexandra des heures de pose sur ce banc. La position est confortable mais la pierre commence à lui faire sentir sa dureté, dans le dos, sous ses fesses et ses omoplates. Un coussin lui cale la tête. Elle ne se plaint pas, consciente que Jason crée là une pièce majeure. La nuit avait été si douce, si forte, si pleine… Pour tout, il donne tout. Pas d’excès non plus, mais de l’entièreté. Elle l’aime pour ça.

 

Mais aujourd’hui, sa bonne humeur semble estompée par un voile invisible. Les ciseaux n’obéissent plus au mouvement de ses mains. Les bruits contre la pierre ne résonnent plus avec leur rythme si habituel. Quelque chose est cassé. Elle le sent, ne dit rien, espère.

 

Il a abandonné. Son projet ne verra pas le jour. Il ne peut plus sculpter la pierre. Il ne peut plus travailler grandeur nature. Résigné, il décide alors d’utiliser une autre matière plus malléable, plus facile.  Avec tristesse, il se rend alors chez le potier du village, seule personne qui pourra l’aider.

 - Dis-moi comment travailler cette terre, montre-moi, apprends-moi. Vite.

Alors, patiemment, chaque jour, Jason passe des heures à malaxer cette nouvelle matière. Finis les touchers sur les surfaces lisses et froides de la pierre, sur la recherche des veines, des fragilités, des teintes. Maintenant, il a l’impression de redevenir enfant et de jouer avec de la boue. Gestes moins nobles, plus primitifs. Partir de rien et obtenir une forme. Il n’y prend aucun plaisir au départ, puis, jour après jour, ressent une sorte de jubilation à plonger ses mains dans cette masse souple et chaude. Il n’a plus besoin d’autant de précision que lors de la sculpture, il se laisse aller à des sensations plus simples pour pétrir, façonner. Il commence par modeler des figurines basiques de quelques centimètres de hauteur : un homme, debout, bras le long du corps… Facile !  Après cuisson, le potier essaie de le surprendre : la terre couleur de boue devient blanche, couleur de marbre.  Lui, c’est plutôt au toucher qu’il est sensible, il sent la matière transformée. Il est surpris, il est conquis.  Il veut progresser rapidement pour reprendre son idée : la statue de sa femme allongée. Ça sera une statuette. Peu importe. Il lui demandait encore de prendre la pose et caressait ses lignes, ses courbes, pour s’en imprégner. De retour à l’atelier du potier, il tentait de les reproduire. Des dizaines d’essais, d’échecs. Il fatiguait mais s’acharnait. Enfin, après plusieurs mois, il sentit qu’il avait réussi à exprimer la grâce du geste et l’émotion qu’il procurait. En tout cas pour ses jambes fuselées. Ce qui l’avait tant bouleversé. Pour le reste du corps, il se perdait… fallait-il qu’il reproduise dans tous ses détails le buste, le visage, les épaules et les bras, le tissu qui recouvrait pudiquement ses seins, son ventre et son pubis, au risque d’amoindrir l’effet recherché par la ligne de ses jambes ? Allait-il seulement pouvoir retrouver l’exactitude des formes du haut du corps et pouvoir les modeler ? C’est le potier qui lui donne la solution :

 

- Tu veux que ces jambes symbolisent la femme dans toute sa décontraction ? Alors tu ne gardes que ça…

Jason réfléchit. Il ne voulait pas d’une femme tronquée. Mais pourquoi ne pas associer le bas du corps avec une autre forme… Un symbole, de liberté, de protection, de féminité aussi… Le dauphin. Et tout devient évident. Les jambes pour former la queue de l’animal et pour le haut du corps, une tête de dauphin stylisée, naïve, sobre... et surtout facile à réaliser, sans modèle, juste le souvenir de cette silhouette si aquatique et si aérienne à la fois. Il lui suffit de modifier les jolis pieds croisés de sa femme en nageoire caudale. Leur légèreté, leur finesse il faut les styliser, donner l’émerveillement des pétales d’une fleur ou des feuilles d’un arbre. La nature. Il reprend sa statuette, la modifie, la perfectionne, et après tant d’heures de doutes et de tâtonnements, ils décident enfin que son œuvre était achevée. Patiemment, il attend le résultat devant la fournaise du four de briques du potier. Celui-ci ressort la statuette de la femme-dauphin ou du dauphin-femme… Et reste sans voix. Quel effet !  Une fois refroidie, Jason la prend dans ses mains, la caresse de ses doigts blessés, l’entoure de ses mains protectrices.  Aussitôt, il l’apporte à sa douce compagne, en longeant les murs qu’il frôle de sa main libre, à l’ombre des bâtisses. Arrivé chez lui, il s’appuie contre les colonnes pour accéder au patio, appelle Alexandra, et s’assied sur le banc sur lequel elle avait posé pour lui pour la dernière fois.

 

- C’est pour toi Alexandra. C’était ma dernière œuvre. Je suis devenu aveugle, je ne peux plus sculpter, je ne peux plus te voir. Tu es pourtant si belle !

- Nous sommes ensemble Jason. Et tu me connais par cœur. Quelle chance tu as. Pour toi, je resterai toujours celle que tu as sculptée, aussi jeune, alors que les années vont abîmer mon corps. Ta dernière statuette n’était pas si parfaite. Je viens de la compléter. Tiens, prends-la dans tes grandes mains. Sens-la. Cette fois, elle nous représente tous les deux.

 

FIN

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Date de dernière mise à jour : 02/12/2019