Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Dufay Gabriel

Ce texte de Gabriel Dufay  a obtenu

le 2e prix

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Mg 8951

Photo Dominique Boutonnet

 

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

Un texte de Gabriel Dufay

 

 

 

La Voleuse et le Capitaine Zinzin

-

 

Commissariat du douzième arrondissement, matin du vendredi 15 février 2019 :

 

-Trouvez-moi le Capitaine Zinzin !

Puis, plus fort :

- Dahrmani ! Legail ! Trouvez-moi le Capitaine Zinzin !

Et enfin :

- Trouvez-moi Franquin ! hurle le commissaire Goubet.

J'arrive tout juste pour prendre mon service. Je suis dans le couloir. Il est huit heures. Même pas le temps de passer aux vestiaires. Il se hâte vers moi et me prend le bras :

- Ah, vous voilà ! C'est pas trop tôt ! J'ai une cliente pour vous !

Il se penche pour parler moins fort :

- Personne ne comprend rien à ce qu'elle raconte ! Elle parle d'une statuette gauloise !

Il reprend son souffle :

- C'est pas un truc habituel, casier vierge. En plus c'est la femme d'un des maires adjoints de l'arrondissement. Alors, vous faîtes comme d'habitude, vous vous en occupez, vous l'écoutez et vous me la fichez dehors si possible. Demain, samedi, c'est Gilets Jaunes et compagnie, hein ! Alors, vous m'avez compris !

Oui, j'ai bien compris. Quand le commissaire me cherche comme ça, c'est qu'il ne comprend rien et qu'il est au bord de la crise de nerfs, c'est du travail pour moi.

Je m'appelle François Franquin, j'ai quarante ans. Je suis né à Bourges. J'ai passé mon bac au lycée Jacques Cœur puis je suis allé en faculté à Tours. J'ai fait des études d'histoire et de psychologie et aussi quelques chantiers d'archéologie. J'ai terminé par une thèse : « Pratiques magiques et sorcellerie dans le Berry au dix-huitième siècle ». J'ai finalement passé le concours d'officier de la paix, c'est ce qu'il y avait de mieux à faire pour échapper au chômage. Après ma formation j'ai atterri ici. Ça fait quinze ans que je travaille au commissariat du douzième à Paris. Comme j'ai fait psycho, d'emblée les collègues m'ont confié les affaires bizarres et à force j'en suis devenu le spécialiste. Cela m'a valu d'être surnommé le Capitaine Zinzin. J'y trouve aussi mon avantage, grâce à ça j'ai pu éviter d'avoir à m'occuper, par exemple, des vols avec violences sur les personnes âgées ou de faire du « saute-dessus », je n'aurais pas supporté.

Je me dirige vers mon bureau. Par la vitre je vois qu'elle est déjà là, elle pleure. Je me ravise et je vais chercher deux cafés. J'entre. Le brigadier Darhmani m'explique à mi-voix qu'elle est arrivée en s'accusant d'un vol, une statuette gauloise. Je m'assois en face d'elle, elle regarde de côté, je fais signe à Dahrmarii de sortir. Je sais, c'est pas réglementaire mais tant pis, le café et le dialogue en tête â tête ça facilite le contact. J'ouvre mon ordinateur portable et pendant ce temps, l'air de rien, je la regarde. Une jeune femme aux cheveux bruns, trente-cinq à quarante ans. Bien qu'elle soit tassée sur elle-même je pense qu'elle est plutôt grande, elle doit faire un mètre soixante-dix. Elle porte un manteau bien coupé et un joli sac en cuir beige, assez gros. Elle en tripote nerveusement la boucle. Je lui tends un gobelet, elle lève ses yeux, bleus, très beaux, et me remercie, elle tremble en le prenant, bientôt elle ne pleure plus. Je crois que je peux commencer :

- Alors, vous êtes Madame Eidenbetz Élisabeth, née à Paris, architecte, mariée. Vous n'avez pas d'antécédent judiciaire.

Je lève les yeux, elle acquiesce.

- Oui, c'est ça.

- Vous vous accusez d'avoir dérobé une statuette à Avermes dans l'Allier.

- Oui.

- Vous avez l'objet ?

Elle entrouvre son grand sac et me sort une figurine de couleur blanche.

  • Je peux ?

Je la prends et l'examine en la faisant tourner dans mes mains. C'est une statuette d'environ vingt centimètres, probablement un objet gallo-romain. Elle représente un animal, on dirait un grand dauphin, avec sur son dos un enfant qui le chevauche ou plutôt il est arc-bouté au dos et à la queue de l'animal. Il est comme emmailloté mais ce n'est pas un nourrisson, sa taille, ses cheveux font penser à un enfant de quatre à cinq ans. L'animal est stylisé, il a une queue en trident, de grands yeux, un museau qui ressemble à celui d'un ornithorynque, des petites nageoires. La nageoire dorsale sert à caler l'enfant, sinon il pourrait glisser vers l'avant. Je sens sous mes doigts la couture qui montre que l'objet a été moulé en deux parties, l'artisan a habilement modelé les contours de la maquette originale pour faciliter la réalisation, j’ai l'impression que la queue et le personnage ont été ajoutés une fois terminé le corps de l'animal. Bien que ce soit probablement une copie, l'ensemble a gardé de la force, c'est à dire que ses contours sont restés bien vifs. Je n'ai jamais vu de statuette de ce type, il y a quelque chose d'original dans le sujet, un dauphin avec un enfant. J'admire le travail de l'artisan qui a coulé mais encore plus celui qui a conçu la figurine originelle, c'est presque un artiste. Cela me fait penser à un petit ex-voto déposé dans un lieu de culte. Je me demande où le sculpteur a pu voir un dauphin, dans l'Allier on est loin de la mer. A moins qu'il ait entendu des histoires colportées par des voyageurs ou d'ancien marins. Il a peut-être fini par faire un dauphin à son idée, à large bec de canard et à queue trifide. Je pose la figurine sur le bureau :

- Et bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

Elle s'effondre en larmes, c'est fou ce qu'on pleure dans ce bureau, je la laisse reprendre ses esprits. Je pense en moi-même : « Parlez, parlez Madame, les mots sont les guérisseurs de l'âme »>. C'est pas très policier, mais c'est très Capitaine Zinzin. Madame Eidenbetz finit par articuler :

- Je sais pas.... Je sais pas.... Ça été plus fort que moi.

- C’est-à-dire ?

- Je. . Je. rentrais en voiture d'une visite de chantier du côté de Bordeaux. C'était en juillet, il faisait beau. J'ai eu envie de m'arrêter dans une petite ville, Avermes. J'ai garé la voiture sur la place, en face de l'église, je me suis reposé sur un banc à côté de la mairie, la porte était ouverte, je suis entrée. Il y avait une vitrine dans le hall, j'ai commencé à regarder. Quand je l'ai vue je ne sais pas ce qui m'a prise......

Elle sanglote. Pendant ce temps je regarde de nouveau la statuette. C'est vraiment étrange ce dauphin. D'ici à déclencher une pulsion irrésistible puis à envoyer la voleuse au trente-sixième dessous... Je ferme un moment les yeux et laisse flotter ma pensée. Des images de fontaines à Versailles m'apparaissent avec de grands jets d'eau et des sculptures de marsouins. C'est joyeux, plein de vie, presque dionysiaque. Tout à coup, j'ai un flash, la vétérinaire en tenue bleue de bloc opératoire ! Ma chienne ! J'ai une petite chienne, un terrier à poil ras. Il y a six mois je l'avais emmenée chez le vétérinaire il fallait lui faire ôter l'utérus. J'avais laissé l'animal à contre-cœur car j'adore ma chienne. Le lendemain je l'avais récupérée, un peu groggy, mais saine et sauve, c’était l'essentiel. Comme je lui posais des questions sur l'opération la vétérinaire m'avait montré l'utérus retiré. J'avais vu, non sans intérêt, mais avec une certaine répulsion, cette longue pièce de chair, effilée à l'arrière et charnue à l'avant. C'était vraiment curieux. Je m'étais dit : « Tiens, on dirait un dauphin ». Je me rends compte qu'il y a là quelque chose, mais je sais pas trop quoi. Madame Eidenbetz baisse toujours la tête. J'en profite pour ouvrir Firefox et taper discrètement « Etymologie dauphin ». Mon intuition ne m'a pas trompé ! Dauphin vient du mot deiphax qui veut dire truie, porc, qui vient lui-même de deiphus qui veut dire matrice. En latin matrice se dit utérus. L'étymologie n'est pas tout à fait sûre mais je souris intérieurement en pensant que je n'ai jamais vu d'homme porter de petit pendentif en forme de dauphin. Je pense alors que la personne qui a fait l'offrande de cet objet était une femme. C'était une Gauloise qui sollicitait probablement les dieux pour un problème de fertilité. Je tends un mouchoir en papier à la voleuse pour qu'elle sèche ses larmes, c'est le moment de relancer :

- Excusez-moi, Madame, vous cherchez à avoir un enfant ?

- Un enfant ?

Elle me regarde, les yeux rougis, l'air un peu hagard.

- Comment. ...Comment le savez-vous ?

- Eh bien, je sais pas.. . Comme ça, une idée.

Je pourrais lui expliquer, le Capitaine Zinzin, la véto, la chienne.... C’est un peu compliqué.

Je ne peux empêcher mon esprit de flotter à nouveau. Je vois une Gauloise portant une tunique, à grands carreaux de couleurs vives, une ceinture de cuir lui resserre la taille. Elle porte un collier de perles de verre vertes et bleues caché en partie par sa chevelure brune, elle aussi a les yeux bleus. Elle pose la statuette dans une petite alcôve, chez elle ou au temple. Puis, elle prie avec ferveur Epona la déesse de la fertilité. J'imagine qu'elle a un besoin vital de cet enfant sinon elle sera répudiée. Mais il y a quelque chose qui cloche. Cela n'explique pas l'enfant posé sur le dauphin, il a peut-être quatre ans, il a beaucoup de cheveux, il n'a pas l'air mort. Je sors de ma rêverie quand elle reprend d'un ton las

- Enfin.... C'est plus compliqué que ça. J'ai déjà un enfant, un garçon de cinq ans.

C'est ça l'explication ! La Gauloise aussi a déjà an enfant. C'est peut-être la veuve d'un notable ou d'un guerrier mort au combat. Elle s'est peut-être remariée mais, pour asseoir son statut, elle a un besoin quasi vital d'un nouvel enfant. Elle supplie Epona avec une figurine qui symbolise ses attributs de mère, sa matrice, sous forme de dauphin, et son fils, le petit personnage au-dessus du dauphin. La femme poursuit :

- Je me suis séparé du père. II y a deux ans j'ai rencontré mon mari, il n'a pas d'enfant et il est plus jeune que moi. J'ai trente-neuf ans, je suis suivi en PMA' à l'hôpital Béclère, vous comprenez... le temps presse.

Pas besoin de me faire un dessin, je connais la PMA, l'agent Dahmani m'en parle tout le temps, elle aussi voudrait un enfant. Trois ans qu'elle patiente, trois ans qu'elle souffre.

Comme la Gauloise, la voleuse a aussi ses dieux, enfin, des dieux modernes, des médecins. Elle leur fait des offrandes, sous forme d'honoraires et d'analyses de sang, mais les descendants d'Esculape ont beau mélanger ses cellules à celles de son mari, injecter des médicaments, rien n'y fait. Alors elle se tourne vers les puissances de l'esprit. Je l'imagine mettre la figurine sur sa table de chevet, la toucher, lui parler. Inconsciemment elle espère qu'à vingt siècles d'intervalle ce qui a peut-être réussi pour l'une réussira pour l'autre.

Madame Eidenhetz va mieux, elle sourit tristement. II est temps de conclure :

- Au fait, pourquoi venir vous dénoncer maintenant ?

- C'est à dire.... Elle rougit de honte.

- Au bout d'un moment j'ai pensé que c'était parce que je l'avais volée que ça ne marchait pas. Je sais, c'est une idée de dingue.

Non, seulement une idée d'être humain qui souffre. Elle a dû penser : "Bien mal acquis ne profite jamais ". J'entends une notification de son portable, sans doute un SMS.

- Excusez-moi.....

Elle le sort de sa poche, consulte discrètement et se tourne vers moi, incrédule.

- C 'est.....C'est l'hôpital Béclère, je...je suis enceinte ! Je suis enceinte !

Elle me regarde, l'air inquiet.

- Que vais-je faire maintenant ?

Emu, je ferme mon ordinateur, me lève et lui serre chaleureusement la main. J'ajoute en lui montrant la porte :

- Je serais vous, j'irais remettre la statuette dans la vitrine.

 

FIN

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Date de dernière mise à jour : 30/11/2019