Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Rousseau Théodore

Ce texte écrit par Théodore Rousseau a obtenu

la 7e place

au Concours de Nouvelles 2020

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

 

Affiche 2020

Photo : Robert Lecourt

Affiche : Magali Soule

 

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

 

Un texte de Théodore Rousseau

 

 

 

La Balade de Lugos

 

 

 

La jeune femme poussa la porte de l’atelier, et parcourut la pièce du regard. Sur les étagères posées le long des murs s’entassaient des statuettes blanches qui se paraient d’orange et de rouge à la lueur du feu. Au milieu de la pièce, des tables encombrées de moules en glaise, d’outils en fer ou en bois et de sculptures inachevées occupaient l’espace. Finalement, elle trouva ce qu’elle était venue chercher. Assis devant son établi, le vieux potier la regardait en souriant.

— Entre donc ma fille, s’exclama le vieillard, j’ai presque fini pour aujourd’hui. Et ferme donc cette porte, tonna-t-il, tu fais entrer un froid de tous les diables.

Elle s’exécuta et s’approcha de l’artiste qui s’était déjà remis à son œuvre.

— Que manigances-tu donc pour travailler à cette heure ? lança-t-elle surprise. Mère s’inquiétait de ne pas te voir revenir. Tu n’as donc pas faim ?

— Toujours sur mon dos celle-là, bougonna le potier, désignant de sa large main six groupes de statuettes. Regarde-les, ne sont-elles pas magnifiques ?

— Oh ! fit-elle. Je ne t’ai jamais vu en sculpter de semblables.

— C’est normal, dit-il en hochant la tête, l’histoire qu’elles racontent est aujourd’hui peu connue, car elle se déroule en des temps que nous préférons tous oublier. Le druide du village, Gabrosenos, nous la racontait souvent durant les veillées d’hiver. Depuis sa mort, je ne l’entends plus guère, ou tellement déformée qu’elle en est méconnaissable.

— Quelle est cette histoire ? demanda-t-elle intriguée.

Elle prit un tabouret et l’installa à côté de la table.

— J’aimerais bien l’entendre.

— Il y en aurait pour des nuits !

Il montra du doigt les éléments qu’il travaillait.

— Cette partie de l’histoire est celle dont je me souviens le mieux, et aussi ma préférée.

Tout en poursuivant son ouvrage, il commença à la raconter. Dans la pièce, les ombres mouvantes projetées sur les murs par le feu commençaient à prendre forme sous la lente voix grave du conteur. Le tintement régulier des outils sur la matière rythmait cette douce mélopée.

***

Pour échapper aux Germains qui le pourchassaient, Lugos s’était enfoncé dans la forêt. Son étalon bai, petit et agile, avait distancé les cavaliers dans les taillis. Maintenant, il lui fallait s’orienter dans l’épaisse futaie qui devait se situer quelque part à la limite sud du territoire des Eduens. Sa monture, encore écumante de la chevauchée, renâclait et essayait de se défaire des rênes. De guerre lasse, le jeune homme finit par mettre pied à terre. Il grogna. Ses membres raidis le faisaient cruellement souffrir.

— Ma mission touche à sa fin, pensa-t-il en se remémorant les propos de Vercassivellaunos. « Tu descendras vers le sud, jusqu’à la limite des territoires amis, et tu les préviendras de ce qu’il se passe à Alésia, que les guerriers prennent les armes et viennent écrire ici l’Histoire de leur peuple ».

Pendant qu’il songeait aux événements qui avaient précédé ces paroles, le jour commença à décliner. Quand il s’en rendit compte, Lugos pressa le pas. Les forêts n’étaient pas sûres pour le voyageur isolé. Suivant une sente animale, il finit par déboucher sur une voie qui semblait abandonnée car de jeunes arbres poussaient en son milieu.

— Suivons ce chemin puisque nous n’avons rien de mieux à faire, murmura-t-il, la nuit se rapproche dangereusement.

Tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, la vieille route semblait être le reste d’une ancienne exploitation forestière. Elle déboucha soudain sur une vaste clairière. Une bâtisse entourée de champs en occupait l’espace qui semblait être submergé par les arbres. Un homme se tenait debout devant la chaumière. Dès qu’il vit le cavalier, il le héla.

— Oh ! Voyageur ! Sors de ta pénombre. Viens donc par ici que je puisse voir ton visage.

Lugos hésita. Le bouclier dans une main, prêt à se défendre, il pressa les flancs de son cheval qui avança en direction de l’inconnu. Arrivé à quelques pas de celui-ci, il tira sur les rênes et leva sa main en guise de salutation. L’homme leva la sienne en retour.

— Ainsi, tu n’es pas un de ces Germains qui arpentent la région en quête de quelques mauvais coups, déclara-t-il satisfait. Ceux-là tapent plus sur les marchands que sur les gaillards à la solde de Vercingétorix. Qui es-tu messager du soir sortant du bois sans-ombre ?

— Je me prénomme Lugos. Voyageur de mon état, je parcours la vaste Gaule pour réciter et entendre les glorieuses histoires de nos ancêtres. Je me suis engagé sous le couvert des arbres pensant trouver un raccourci, mais je me suis égaré. Mon errance a duré toute la journée et ta demeure surgit sur ma route par un excellent hasard. M’hébergeras-tu pour la nuit ?

— Je t’accueille avec plaisir, voyageur. Va donc installer ton cheval dans l’écurie, panse le bien. Il a l’air d’être éreinté, tout comme toi. Je vais préparer de quoi nous substanter.

Sans autres mots, l’homme poussa la porte et s’enfonça dans l’obscurité. Lugos se dirigea vers l’écurie en posant sur les alentours un regard pénétrant. L’écurie était grande et spacieuse mais vide. Un tas de paille souillée attestait de la présence d’un cheval il y a peu. Après avoir installé son étalon, il se dirigea d’un pas calme vers la cabane. La nuit s’installait.

***

— Oh, y a quelqu’un ? cria-t-on à l’extérieur, la porte d’entrée s’ouvrit. Ah ! Vous êtes là, qu’est-ce que vous traficotez tous les deux ? Père, je t’ai déjà dit de ne pas rester trop longtemps dans ton atelier, tu vas finir par prendre froid.

La jeune fille et le vieil homme prirent un air penaud devant la femme qui se tenait en face d’eux les poings sur les hanches, le visage farouche encadré par deux grandes nattes brunes. Comme ils ne répondaient pas, elle s’approcha d’eux, et jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de l’artiste. Un cheval en glaise très délicat et son cavalier avaient été assemblés.

— C’est très beau ! murmura-t-elle adoucie. Qui est-ce ? Il ne ressemble à aucune de nos divinités.

— C’est bien la première fois que je sculpte quelque chose de semblable, triompha l’artisan. Je suis le premier à faire ces statuettes ! Elles représentent les scènes de la balade de Lugos.

— Mère, viens donc t’assoir, et écoute grand-père raconter la suite de son histoire, interrompit la jeune fille.

La mère dodelina de la tête, mais devant la mine contrite de sa fille, s’empara d’un tabouret et s’assit en croisant les mains sur sa robe.

— Soit, assez travaillé pour aujourd’hui, soupira-t-elle. Poursuis-la, ton histoire, je la connais un peu. Ça me fera plaisir de l’entendre encore.

***

Lugos pénétra dans la chaumière, celle-ci était petite, rangée et propre. Le mobilier se composait de l’essentiel : une table, quelques tabourets et trois paillasses disposées contre les murs. Debout, l’hôte alignait sur la table des assiettes en bois contenant des mets simples : des morceaux de pain aux noix et de la viande séchée. Une petite bonbonne semblait contenir un alcool de fruit.

— Quel est ton nom, ô toi mon hôte ? demanda Lugos.

— Je suis Senorix.

Il lui désigna un siège.

— Assois-toi donc Lugos le voyageur ! Puisque tu apprends le savoir des bardes, j’aimerais entendre quelques-unes de tes histoires. Peu de personnes passent en ces lieux. Les nouvelles nous parviennent toujours avec beaucoup de retard et le plus souvent déformées. Rends-toi compte, il y a quelques mois de ça, j’ai croisé un commerçant qui hurlait du haut de son chariot que les Eduens et les Arvernes s’étaient alliés contre César. Il devait être encore rond de son dernier banquet, s’esclaffa Senorix.

Lugos partagea le rire du vieil homme et entama le repas.

— Avant de répondre à ta requête, Senorix, j’aimerais entendre ton avis sur notre peuple. Oui, reprit-il après un temps, quel est ton avis sur les Gaulois ?

— Mon avis sur le peuple Gaulois ?! marmonna Senorix. En voilà, une question ! Moi, je vis ici depuis que je suis né. Mon père vivait plus au Nord, avant, mais les pillages des Germains ont fini par le décider à partir et il est arrivé dans ce coin de forêt. Cela aurait pu devenir un village prospère, je ne dis pas, mais on n’était pas sur les voies de commerce, du commerce avec les Romains, je parle.

Il prit un instant de réflexion.

— Le peuple Gaulois, tu me fais bien rire. Il y a les peuples Gaulois, ceux qui s’enrichissent avec les Romains et ceux qui crèvent la misère. Regarde-nous, ici, il n’y a rien, mon plus proche voisin est à quatre jours, la route qui nous relie est presque à l’abandon, et je ne te parle pas de la route que tu as empruntée pour arriver. Celle de la scierie, la dernière fois qu’on s’en est servie, c’était pour construire l’écurie, il y a bien des années.

Le vieux haleta un peu.

— Non, non, il n’y a pas de peuple Gaulois. Des miséreux et des Romains, voilà ce qu’il y a.

— Et les Romains, qu’est-ce que tu en penses des Romains ? le taquina Lugos.

— Je ne suis pas contre eux, dit Senorix philosophe, ils nous apportent des bonnes choses et font tourner le négoce. Seulement, les peuples Gaulois sont trop divisés, ce qui les fédèrent, en pour ou en contre, ce sont les Romains. Ainsi, ils deviennent maîtres car tout est défini par rapport à eux et à leur foutue présence.

Le silence se fit autour de la table ramenant chacun à ses réalités. Dehors les oiseaux de nuit, lançant leurs cris perçants, prenaient leur envol. Le galop d’un cheval parvint à leurs oreilles, d’abord aussi doux que le murmure du vent puis violent comme le fracas du tonnerre. Senorix écoutait, inquiet. Le cavalier fut bientôt dans la cour. Son cheval piaffa plusieurs fois alors qu’il mit pied à terre et on l’entendit se diriger vers la porte.

***

— Je ne me souvenais pas de ce passage-là, s’exclama la mère. Surtout de la partie sur les Romains. Je croyais que le vieux Senorix lui proposait un marché. La vie de Lugos contre la réponse à son énigme. Dans toutes les versions que j’ai entendues, Lugos échoue achevant tragiquement sa balade.

— Ma version est bien plus ancienne, rigola le grand-père, elle vient des vieux druides eux-mêmes. Ce n’est pas celle que les conteurs racontent sur la place du marché. Je reprends.

***

Un homme de forte stature apparut dans l’encadrement de la porte. Sa main serrait un carquois et un arc. Il considéra Lugos avec l’œil méfiant que l’on jette à un inconnu. Senorix reprenant ses esprits se leva pour faire les présentations.

— Carsegos, mon fils je te présente Lugos.

A la vue du visage serein de son père, le colosse relâcha la tension dans son bras et vint s’asseoir avec eux.

— Lugos allait justement me raconter, les dernières nouvelles.

— Un Barde ! Ça faisait longtemps, s’exclama Carsegos en s’accoudant à la table avec un large sourire.

— Mes amis, commença Lugos, je dois vous dire avant toute chose que je ne suis pas tout à fait ce que je prétends être. Barde, c’est vrai, mais je suis surtout un messager. Et tes propos et ton hospitalité, Senorix, m’ont convaincu de vous parler le cœur libre.

***

Il leur raconta les événements d’Alésia. La conversation se poursuivit encore toute la nuit, Senorix et Carsegos troublés par ces nouvelles ne cessaient de poser des questions. A l’aube, enfin, Carsegos prit la décision d’accompagner Lugos et tous deux chevauchèrent pour gagner l’armée de libération. De là, le début de l’histoire que vous connaissez déjà.

— Mais il ne se passe rien dans ton histoire grand-père ! s’amusa la jeune fille.

— C’est vrai, celle de mes souvenirs était bien plus distrayante, renchérit la mère.

— Oh détrompez-vous, dit le vieil homme en manipulant les statuettes représentant Lugos sur son cheval et Senorix se saluant. Il y a là, autour de cette table, dans cette clairière beaucoup de belles choses qui peuvent continuer à nous inspirer. J’espère, par ces statuettes, contribuer à ma manière à leur diffusion.

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Date de dernière mise à jour : 24/09/2020