Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

BERGZOLL Christian

Les filles de Gaïa

 

Texte : Bergzoll Christian

Les filles de Gaïa

 

 

Catégorie « œuvre individuelle »,

le jury a décerné à ce texte

 la 8e place

 

 

 

Venus protectrice photo dominique boutonnet

 

 

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Vacances scolaires : les nourrir, les bercer, les aimer ne suffit pas, il faut bien les occuper, quand on les garde. Les enrichir, les éveiller, les animer dans le concret, eux et elles qui sont dans les écrans, le virtuel, le dématérialisé, ça peut devenir épuisant.

Nous n'avons, pour l'instant, qu'une petite-fille, couleur pain d'épice, bilingue et si rare dans nos vies. Nous faisons notre maximum.

« - C’est sûrement une femme qui sort d'un salon de coiffure. Elle a relevé ses cheveux sur la nuque. Regarde, elle se déshabille. Les plis de son vêtement glissent sur ses avant-bras, il va peut-être tomber. Non, le temps l'a figé dans l'éternité, il couvre toute sa famille. J'en suis certaine, ce n'est pas une déesse. Juste un objet qu'on pose sur l'autel domestique. Juste un souvenir, comme une photo en trois dimensions. Et le symbole d'une protection qui dure après la mort. Le temps en fait comme une scène d'éternité... »

Le temps ? Le temps aurait travaillé ? Non, il passe, il se perd, il est insaisissable, le temps. Le vrai acteur, c'est l'artisan qui tasse de la glaise blanche dans un moule réfractaire, en deux parties, juste assez bien pour le feu du four, et qui colle à la barbotine les deux pièces obtenues : on voit la ligne nette du raccord, d'ailleurs. Le véritable inventeur, au sens du trésor exhumé dont il s'agit, c'est le chercheur qui gratte et trouve, qui meurt et lègue en héritage… une énigme ? Sur l'objet, des phalanges, masculines sans doute, avec des pulsions, des fantasmes ? Il y en a eu, des doigts, sur les courbes de ces silhouettes. Respectueux ?

Assailli de pensées confuses, je me demande pourquoi ici, à Avermes, dans cette exposition, les cinq petites, aux côtés de la grande dame, sont toutes nues, pourquoi les trois plus jeunes cachent leur sexe avec leurs poings, et les deux plus grandes posent leurs mains sur la tête des moins âgées.

Et j'imagine que les aînées ont déjà leurs règles et qu'elles expliquent, sages et apaisantes, quelque chose d'essentiel au processus de la vie : elles enseignent aux impubères ce que sont les menstruations.

Mortalité infantile antique oblige, je suppose même que les trois, placées sur piédestal, à gauche de la grande dame, sont mortes et représentées comme des statues, alors que les deux de droite sont encore vivantes. Parce que la main de la grande dame touche la tête d'une aînée qui, elle-même, caresse la chevelure de la plus petite.

Mais je ne dis rien, ce sont mes pensées d'homme, de quasi vieillard, je ne dis rien, pour ne pas troubler Maeva ni contredire sa grand-mère : cet objet autour de quoi nous tournons, c'est une histoire de femmes, histoire modeste, sans majuscule, à peine esquissée, avec si peu d'indices pour en faire autre chose qu'une scène intrigante, statufiée comme un bas-relief.

Maeva soupire :

« - Mamie, tu te trompes, elle ne se déshabille pas, elle se rhabille, elle sort de la piscine, elle veut protéger ses enfants, en particulier ses deux fils, posés sur le plongeoir, là, entre elle et la plus grande fille»

Nous ne sommes que trois et nous voyons trois histoires différentes. Mon épouse pense qu'il s'agit d'une allégorie de la famille, moi d'une représentation de la transmission de la vie par les femmes, et notre petite-fille d'une scène pudique au sortir du bain collectif.

Nous pourrions débattre, en particulier du sexe des personnages, en comparant la largeur entre leurs hanches, par exemple. Mais ces six humains, saisis dans leur immobilité, avec, parfois, des seins et, toujours, des yeux très ouverts, ces six inconnus se taisent. Leurs regards ciblent un point commun, situé sans doute au pied des figurines.

Alors, pendant que Maeva et sa grand-mère s'éloignent, je tends le bras, geste interdit, vers l'objet fragile, survivant d'une civilisation orale qui n'a pour écriture que celle des occupants. Malheur aux vaincus...

Je touche la coiffure ordonnée de la grande dame aux seins tombants. Et pendant que je m'écroule à ses pieds, foudroyé au cœur par je ne sais quelle énergie, j'entends, à l'intérieur de ma tête, le son puissant d'un carnyx puis :

« - Homme, on nous a moulées d'après nature, modèles réduits. En esclavage. Nous sommes nues, exhibées sur l'estrade d'un oppidum devenu cité gallo-romaine. Car nous étions exposées pour la vente et nos yeux inquiets se tournaient vers celui qui nous livrait aux enchères. Promises à la prostitution ? Peut-être, mais je ne vais pas te confier toutes les horreurs vécues par chacune d'entre nous.

Ton épouse et ta petite-fille sont moins intuitives que toi : nos âmes, prisonnières de ce moulage, prétendent en effet transmettre un message, celui de la féminité dont les mâles sont absents.

Prisonnières ?  Oui, nos corps furent soumis à leurs désirs, à leurs violences. Mais nos esprits, nos valeurs, nos pensées intimes ont survécu, dans ce petit fragment de matière minérale.

Figure-toi qu'il en manque les parties essentielles. D’abord, derrière nous, la gangue de cire ambrée dans laquelle était incrusté notre groupe d'argile cuite, avec nos prénoms, gravés par un stylet. Ensuite, le panier tressé autour de nous, comme une nacelle. Enfin, le ghassoul, la matière saponifère qui nous recouvrait, qui épousait nos formes, rondeurs, douceurs.

Ça n'est pas infamant d'être juste un support de savonnette naturelle dont on se saisit dans les thermes pour frotter l'épiderme des patriciennes. Ça n'est pas désolant de survivre ainsi tant d'années pour un usage domestique. Ça n'est pas si vain de finir sur un présentoir, pour faire travailler l'imaginaire, pour donner un but à une balade touristique, pour servir de matière à du lien social entre plusieurs générations, entre plusieurs strates de votre société décadente, entre ceux qui prétendent savoir, comprendre, enseigner, et les autres.

Oui, nos yeux continuent à observer ce monde si paradoxalement hygiénique qui encrasse l'air, les sols et les eaux. Nos yeux observent toujours vos vêtures, produits de ces modes éphémères qui vous habillent d'étoffes synthétiques. D'autres pollutions encore. Et nous sentons tout de vos corps gonflés de surconsommation, et de votre prolifération : tu prends garde, tu sais que le pullulement de l'espèce dominante anéantit la biodiversité et peut-être, à terme, la vie en toute conscience ou inconscience, mais tu n'agis pas, tu ne sers pas d'exemple.

Oui, si je gronde entre tes tempes, c'est juste pour que tu ne te trompes pas dans la transmission dont tu as le devoir.

Ça sert à quoi de nous montrer, de lui montrer des maquettes de dinosaures à Paléopolis, des costumes chamarrés à Moulins, de vieux tacots à Bellenaves, des pierres et des os gravés à Ferrières-sur-Sichon, si tu ne fais pas le lien entre toutes les choses qu'elle voit, entend, hume, touche et ressent, Maeva !

La finitude, l'impermanence, tu as des mots, pour lui expliquer ça ? Pour qu'elle comprenne qu'elle a pour mission de contribuer à la perpétuation de la vie, phénomène si rare, né du hasard, dans ce recoin de galaxie ? Oui, tu n'as que ça, comme mission principale : pose sa main sur sa tête, aide la, chuchote un peu, avec de longs silences permettant l'écho, chuchote l'essentiel, des phrases courtes, simples, qui traversent le temps, sans craindre l'usure des langages disparus et des traductions incertaines : dis-lui quelle merveille est la vie.

Néant avant la naissance, néant après la mort, parcelle d'infini et d'éternité, entre naissance et mort, juste par la magie du corps en symbiose avec son biotope. Dis-lui de se savonner aux fontaines du savoir et de rester humble, nue, pour se rincer dans les flots du temps qui passe, jusqu'à ce que chacune de ses molécules se replace dans le processus. Comme chaque goutte d'eau venue des météorites, le fait, depuis deux milliards d'années, sur cette planète.

Dis-lui qu'elle a bu de la pisse de dinosaure et qu'elle s'est lavée dans le sang des martyrs et que la rivière Allier, qui frôlera, tout à l'heure, ses orteils, sur la plage, connaît toutes les glaciations qui ont rabotées toutes les montagnes, dis-lui... »

J'ai repris connaissance sous la caresse de Maeva. A moins que ses larmes, sur mon front... ? Mon épouse est médecin, il n'y a pas nécessité de faire appel aux secours. Diagnostic, traitement d'urgence, tout est disponible, tout est mis en œuvre, avec succès, pour faire face à ce qui est traité comme un énième malaise de diabétique, farfelu et négligeant dans la prise de son traitement à vie.

Quand j'ai ouvert les yeux et que les femmes les plus importantes de mon existence se sont écartées, pour que je respire mieux, j'ai vérifié que j'étais tombé pile au point de convergence des six regards pétrifiés : les figurines semblent attendre que je fasse quelque chose. En lien avec ce qui agitait mes neurones, après le son du carnyx ?

L'évocation de cet instrument de musique me précipite presque dans un nouvel évanouissement. Je pâlis mais j'articule quand même :

«  - Ce n'est rien, tout va, Maeva... Maeva, regarde la grande dame, elle a exactement les mêmes yeux que la femme gravée sur le flanc de la sonde Pionner 10 qui file au fond de l'univers, pour expliquer à d’au tres formes de vie ce que nous sommes, nous, les humains. »

Voilà, je fais ce que je peux, avec mes références, mes tabous, mes limites : je ne lui dis pas qu'elle porte les gènes aborigènes de sa mère, et, grâce à son père, mon fils, tout le patrimoine culturel d'une civilisation mortifère occidentale, imbue d'elle-même depuis deux millénaires.

Je ne lui dis pas qu'elle est résilience, rédemption, puisqu'elle est la trace vivante de la seule civilisation humaine ayant survécu plus de quarante mille ans, sans détruire son environnement, malgré le génocide du désert rouge, les essais nucléaires de Maralinga et la morgue victorienne des descendants de bagnards anglais. Je ne lui dis rien sur cette richesse qu'elle va fructifier quand elle sera nubile.

Le seul futur que je lui trace, c'est la visite de la cité des sciences, demain, si le train qui nous y emmène n'est pas en grève.

Là-bas, dans la capitale, peut-être, je formulerai une phrase qui ressemblera à :

« - Maeva, cette femme qui file vers le futur et l'infini, non pas pour les conquérir, mais pour apprendre à vivre, encore et encore, c'est toi... »

Ici, aujourd'hui, comme toujours ou presque, c'est sa mamie qui me remet les pieds sur terre et donne du sens au présent « - Tu as vu, Maeva, ton papy est encore capable de tomber dans les pommes, quand il voit une femme toute nue. Tu crois que je dois être jalouse ? »

 

 

FIN

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Date de dernière mise à jour : 11/10/2018