Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Ribo

Ce texte de Ribo a obtenu

la 10e place ex aequo

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Mg 8951

Photo : Dominique Boutonnet

 

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sans avoir obtenu au préalable son accord.

Un texte de Ribo

 

Le secret du professeur Glockenmeyer

 

 

       

 Le vieux professeur referma la porte de son laboratoire. Elle émit un grincement, puis il fît jouer la clef dans la serrure et emprunta, de sa démarche incertaine, le long corridor mal éclairé qui menait vers le hall d’entrée de la faculté. A cette heure-ci, plus âme qui vive. Seul, dans sa loge, comme hypnotisé par son petit écran, le veilleur de nuit, qui ne l’avait pas même entendu approcher. Le professeur Stanislas Glockenmeyer se dirigea vers la loge mais, apparemment, le match qu’il regardait semblait bien la seule chose qui le préoccupât à cet instant. ‘’Bonsoir Monsieur Duverger, bonne nuit…’’ Le gardien sursauta. ‘’Oh ! Pardon ! Bonsoir professeur, à demain !...’’

Tout en poursuivant son chemin, le vieux scientifique sombra, perplexe, dans un abîme de pensées plus ou moins vagues, maudissant l’ignorance dans laquelle se complaisait la plupart de ses contemporains, regrettant que cet âne de veilleur de nuit ne mît point à profit ses longues heures de garde pour s’adonner à la lecture, plutôt que de s’enthousiasmer, admiratif et probablement secrètement envieux, devant le navrant spectacle d’adultes immatures et surpayés en culottes courtes, s’escrimant à taper dans un ballon de football !... 

Une fois dehors, il huma l’air frais de cette soirée de début d’été puis, d’un pas lent, il prît la direction de chez lui, à quelques centaines de mètres seulement de son lieu de travail. Tout en cheminant, il se demandait d’ailleurs pourquoi quitter le labo, avant d’y revenir au petit matin, tellement il y passait de temps. Il lui semblait n’être vraiment chez lui qu’ici, dans son univers, entouré de ses livres, de ses cornues, de ses flacons et autres tubes à essais. Au fil de ses pas, il réalisa que cela faisait bientôt trente-sept ans maintenant que, quel que soit le temps, il effectuait, matin et soir, le même petit trajet routinier…                                                  

 

 

 ‘’A quoi bon, songeait-il… Pourquoi, depuis toutes ces années, ne pas avoir plutôt pris une petite chambre à la faculté, dans les combles, aménagés il y a quelques années ?... Je travaille tellement que parfois, j’ai la sensation d’habiter mon laboratoire, et de me sentir presque étranger une fois revenu dans mes meubles !... Quand même… Trente-sept ans… Ça commence à faire un bail…’’ souffla le vieil homme alors qu’il arrivait en vue de son immeuble. Trente-sept ans, effectivement, dont bientôt vingt de recherches anonymes, discrètes, obscures, sans gloire ni récompense, petites pierres qu’il eût voulu précieuses, humblement apportées à la construction du savoir humain, à ses contemporains lesquels, au fil du temps, lui devenaient de plus en plus difficiles à comprendre… Sans jamais broncher, ni rechigner à la tâche, sans quasiment ruer dans les brancards, ni faire grève, plié, son existence durant, sous le morne et inflexible joug du quotidien. Tout en gravissant l’escalier, ses pensées l’envahissaient toujours, comme si une sorte de bilan de sa vie s’imposait désormais à lui, à l’heure d’entamer le dernier tiers de son parcours terrestre. ‘’Presque quarante ans… Quarante ans à m’abîmer les yeux sous ces lumières blafardes, quarante ans sans sourciller, sans jamais me plaindre, sans promotion… Quarante ans de travail, d’abnégation, pour ce si misérable salaire… Tout ça pour passer son temps à apprendre, ou du moins à essayer d’apprendre à de jeunes boutonneux chevelus à motocyclettes des formules qu’ils iront monnayer à prix d’or et appliquer dans l’industrie une fois leur diplôme en poche… Ou succomberont, pour les plus doués, aux sirènes enchanteresses de la Silicon Valley… Les ingrats… Ah ! Tiens… J’aurais dû me faire footballeur… la tête vide, et le portefeuille bien garni…. ‘’ murmura-t-il en arrivant devant sa porte. Avant d’introduire sa clef dans la serrure, il s’arrêta un instant, les yeux dans le vague. ‘’Presque quarante ans déjà… Le temps passe tellement vite… Il faut que je trouve, je n’ai plus de temps à perdre… Je dois absolument trouver maintenant…’’                       

 

 

     Sept heures. La sonnerie du réveil, conjuguée au jingle de la radio claironnant l’annonce du flash d’infos tira brusquement le vieil homme de son sommeil. Il ouvrît les yeux, fixa un moment le plafond puis, repoussant les draps, s’assît sur le rebord de son lit. Il avait passé une nuit fort agitée, peuplée de rêves, ou plutôt de cauchemars plus ou moins bizarres, voire effrayants, sans qu’il pût en comprendre la signification, si jamais il y en avait eu une ce qui, au demeurant, s’avérait fort improbable. Mais il était un scientifique, un rationnel, un de ces indécrottables cartésiens qui aimaient avant tout savoir le comment et le pourquoi des choses, des évènements, persuadé que tout peut s’expliquer, ou pourra l’être un jour prochain, fussent ces étranges autant qu’angoissants phénomènes oniriques dont il venait de subir, impuissant, les assauts nocturnes. Il bailla longuement, puis se dirigea vers la cuisine. Son café avalé, il gagna la salle de bains. A peine trente minutes après son réveil, il empruntait déjà la rue le menant vers la faculté. ‘’Mesdemoiselles, messieurs, je vous réclame un peu de silence…’’ tonna le professeur le plus fort et le plus clairement qu’il le pût. Petit à petit, le calme s’installa, et il commença son cours. Mais tout semblait aller de travers ce matin. Il se sentait absent, comme ailleurs, encore habité par la puissance de ce rêve qu’il ne pouvait parvenir à effacer de sa mémoire et qui, depuis des heures, continuait de le hanter, tandis qu’il tentait d’inculquer à ses ‘’chevelus boutonneux’’ qui constituaient la grande majorité de l’assistance clairsemée de l’amphithéâtre les rudiments de la théorie de la relativité relative… Sans, une seule seconde, être dupe, ni oublier le côté obscur de sa tâche…. D’ailleurs, qu’allaient-ils en faire, de ce savoir qu’il s’escrimait à leur prodiguer depuis tant et tant d’années ?... Il ne se posait même plus la question. Les règles étaient claires, précises, et il les avait adoptées une fois pour toutes, il y a bien longtemps, sans plus s’interroger sur sa mission de pédagogue, de transmetteur.  Les étudiants étaient ici pour apprendre, lui pour enseigner. Il s’y était résolu, résigné, et c’était bien ainsi… Chacun à sa place…                      

 

 

     Enfin, cet interminable cours touchait à sa fin. Il attendît que la fougueuse autant qu’insouciante horde de son auditoire eût quitté les lieux puis, après avoir descendu quelques marches, emprunta le long et lugubre couloir verdâtre qui menait à son laboratoire. A tâtons, il en chercha la clef dans la poche de son manteau, ouvrît, entra, prenant soin de soigneusement refermer derrière lui. ‘’Alors Albert, comment ça va aujourd’hui ? Je ne t’ai pas trop manqué depuis hier ?... ‘’ dit-il à son poisson rouge, tout en tapotant la vitre du petit aquarium. Il était vraiment d’humeur rêveuse car, pendant quelques instants, il fixa, sans qu’il ne pût expliquer pourquoi, la statuette de terre blanche qui reposait au fond de l’eau, et qu’il avait déposée afin d’égayer quelque peu l’environnement d’Albert. ‘’Et vous deux… chuchota-t-il…. Qu’auriez-vous donc à nous apprendre, depuis tous ces siècles, si vous pouviez me parler…’’ Manifestement, le dauphin et le petit garçon qui le chevauchait ne semblaient guère enclins aux confidences, et encore moins disposés à discourir avec le vieux professeur sur la mémoire de la matière, l’alchimie, et autres sciences ésotériques lesquelles, depuis des lustres, fascinaient Glockenmeyer. Impénétrable, la statuette resta… de marbre… Pensif, le professeur tourna les talons et alla s’asseoir à son bureau, reprenant une à une les équations qu’il avait élaborées la veille. Il eut soudain envie d’un café. Alors qu’il se levait pour se diriger vers la cafetière, un bruit assourdissant, pareil à celui d’une explosion, retentît soudain, le faisant vaciller, puis tomber sur le carrelage. Un bruit de verre cassé se fît entendre alors et, du petit aquarium pulvérisé, s’échappèrent le dauphin et son compagnon. ‘’Alors, professeur Glockenmeyer, ça avance vos recherches ?...’’ s’exclama ce dernier au scientifique hébété, hagard, comme hypnotisé, avant de lancer à l’animal… ‘’Allez, viens, on va découvrir le monde, on a tellement d’années à rattraper !...’’ et de disparaître sur le dos de l’animal.

Sept heures. Le radioréveil sortît brutalement le professeur de son sommeil. ‘’Quel rêve étrange… J’ai vraiment besoin de repos…’’

 

FIN

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Date de dernière mise à jour : 06/12/2019