Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

RICARD Florence

 

Texte : Ricard Florence

Ce que femme veut…

 

Catégorie « œuvre individuelle »,

le jury a décerné à ce texte

 le 2e prix

 

Venus protectrice photo dominique boutonnet

 

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Ni Dioclétien ni le gouverneur Chlore n'avaient jamais répondu à sa missive. Pourtant Cassia avait fourni de nombreux arguments. Tant pis, elle agirait, considérant qu'au-delà de deux mois, une absence de réponse de l'administration équivalait à un accord tacite. Elle prendrait tout à sa charge et endosserait les responsabilités.

Cassia était une jeune femme éduenne de vingt-cinq ans. Elle avait épousé un architecte biturige, souvent par monts et par vaux, très occupé par les projets de plans que lui avait demandés l'empereur Dioclétien pour son palais de Split. Le couple n'avait pas d'enfants. Cassia avait souvent imploré sa chère Rosmerta, mais en vain. Ils vivaient dans une villa à la campagne, près de Lucignacum, l'air y était pur, le jardin chargé de simples parfumés que Cassia récoltait pour confectionner tisanes et onguents. Elle était instruite, ayant reçu les enseignements des rhéteurs, et se passionnait pour Eumène, le pédagogue à la mode d'Augustodunum. Pas de problème d'argent, non plus, son défunt père, notable clarissime, lui ayant légué un bon poids d'or d'antoniniens. Un homme renommé, son père, qui avait même sa statue équestre à l'entrée de Digonium pour avoir fait don d'évergète aux potiers de la vallée de l'Arroux.

Forte de cette ascendance, Cassia se mit à l'œuvre dans la discrétion. Elle commanda aux élèves de Pistillus installés près de chez elle, une cinquantaine de petites statuettes en argile blanche dont elle avait dessiné elle-même la maquette. La figurine en ronde-bosse représentait une douce Vénus tutélaire nue, portant une ample étole plissée qui protégeait cinq jeunes enfants ; la nudité de ceux-ci, serrés les uns contre les autres, les rendait fragiles, apeurés. Cassia avait doté la déesse d'un sourire serein, de grands yeux maternels ; avec ses petits seins de jeune fille, la déesse avait même quelque chose de sororal, comme si l'ensemble des personnages bien soudés figurait une seule et même famille. Ce qui était le plus travaillé, c'était la chevelure en couronne, aux crans réguliers, rappelant celle de Rosmer ta.

Cassia n'avait pas dévoilé à l'atelier de poterie la destination de ces figurines. Quand elles lui furent livrées, son époux lui demanda ce qu'elle comptait en faire. « Tu verras » lui répondit-elle. Cassia disposa çà et là les statuettes dans des niches, aux entrées des temples, des thermes, des écoles, des jardins publics, des laraires de carrefours etc... « Mais que fait-elle ? » s'interrogeaient les matrones que la beauté des figurines étonnait.

Cassia fut convoquée devant le conseil de province. « Expliquez-vous » firent les sages. « Ces statuettes sont la publicité de mon action » lança la jeune femme. « Je veux dénoncer les expositions scandaleuses d'enfants abandonnés devant les portes et jusque dans les décharges publiques ! Ignominie contre laquelle vous ne faites rien ! Voilà ce que je veux ! Je veux créer un orphelinat d'enfants, le premier orphelinat de la colonie ». Douée pour l’éloquence, elle plaida avec vigueur sa cause. « Nous transmettrons votre vœu à l'Empereur » rétorquèrent les vétérans. Le lendemain, des dizaines de manifestants se rassemblèrent devant le conseil de province pour soutenir haut et fort le projet de Cassia. Il y avait, disaient les pancartes, beaucoup trop d'enfants abandonnés à la naissance, mourant de faim, et dont l'avenir assuré était la mort, l'esclavage et l'illettrisme.

Le mari de Cassia s'en mêla, proposa d'établir gratuitement le plan du futur sanctuaire dédié à Dea Rama, signifiant ainsi que lui-même et sa fougueuse épouse révéraient le culte impérial. Donnant donnant. Le conseil provincial, toujours prêt à faire des économies (et pour l'honneur de l'Empereur) accepta l'offre et prit illico un décret autorisant Cassia à fonder son orphelinat. Elle promit de remercier, dans la pierre, l'Empereur et ses fonctionnaires.

C'est ainsi que, sous l'égide de Vénus, fut créé l'orphelinat de Cassia. La jeune femme avait vu grand. Grâce à l'héritage paternel et à l'aide de son époux architecte, elle aménagea dans sa campagne, une grande villa avec, outre les chambres, des thermes, un jardin, des salles de classe, de jeux, un gymnase… et embaucha...Dans chaque pièce, sous chaque tonnelle, une niche abritait la figurine de terre blanche qui, avec le temps, au fur et à mesure que les orphelins grandiraient, s'ocrerait légèrement. Sous la protection de la déesse (et de Cassia), de nombreux enfants y vécurent heureux.

Cassia mourut à quatre-vingts ans. Hélas, elle n'était plus de ce monde quand arriva en 374 la nouvelle de l'abolition de la Patria Potestas par l'empereur Valentinien. Ce décret condamnait les parents accusés d'abandon d'enfants.

Peut-être notre héroïne avait-elle contribué à cette juste mesure…

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Date de dernière mise à jour : 16/12/2018