Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Ménard Christine

Ce texte écrit par Christine Ménard a obtenu

la 10e place

au Concours de Nouvelles 2020

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Affiche 2020

Photo : Robert Lecourt

Affiche : Magali Soule

 

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

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sans avoir obtenu au préalable son accord.

Un texte de Christine Ménard

 

 

 

Quand s'ouvre la terre

 

 

 

Un craquement, énorme, terrifiant, envahit la vallée, fait trembler la montagne, suivi d'un fracas de branches brisées, de troncs arrachés. Et moi, qui me trouve là, seul, sous l'abri dérisoire de ma cape de pluie. Un éclair a déchiré le ciel, cherchant un arbre à enflammer, avant de fendre le sol trop tendre sous sa flèche. Je n'ai pas le temps d'avoir peur, j'essaie juste de sauver ma peau.

Que faire d'autre que me jeter à terre, ramper à l'abri d'un fossé, enfouir ma tête au creux de mes bras. Je ne comprends pas, ma progression est entravée, je tire sur ma jambe, mais elle ne répond plus. Je n'ai pas vraiment mal, je ressens juste un poids. Lourd, si lourd. Un gros rocher a dévalé doucement la pente et me bloque dans le fossé. Je n'ai rien de cassé mais il faudrait une force surhumaine pour m'extraire du piège. Je dois réfléchir. Je respire autant que mon thorax comprimé le permet. Je repasse le film de la journée, j'espère y voir plus clair.

 

C'était pourtant un beau jour de mai, comme on en voyait rarement en cette saison dans ce vallon encaissé au pied de la chaîne des Puys. D'habitude, le printemps nous voyait patauger dans la boue, celle qui mélangeait la neige fondue à l'argile gluante des alluvions du torrent gonflé. Comme les autres archéologues, j'appréhendais cette période humide, qui n'épargnait pas nos bronches et rouillait nos articulations. A l'aube de mes cinquante ans, j'y étais de plus en plus sensible et mon enthousiasme s'émoussait plus vite.

Mais depuis une semaine, le foehn s'était engouffré dans le couloir entre les pans de montagne et avait chassé les nuages. Il avait dégagé miraculeusement le vallon où notre camp de fouilles était installé, séchant la toile épaisse de nos tentes et soulevant terre et cailloux sous ses sautes d'humeur. Tour à tour, mes jeunes stagiaires riaient en poursuivant tee-shirts et carnets sous le vent chaud, ou s'énervaient en creusant le sol centimètre par centimètre, sans trouver autre chose que quelques tessons de poterie gallo-romaine, disséminés au bord de la rivière.

J'éprouvais les mêmes impatiences. Le temps pressait, le chantier devait s'arrêter au 1er juin, pour laisser le champ libre aux randonneurs qui parsèmeraient les sentiers et pollueraient notre secteur de recherches. Alors que j'étais sûr d'être sur ma bonne piste. Nous avions été intrigués par des sortes de socles creusés dans le rocher, au fond d'anfractuosités camouflées derrière des buissons épineux. Que supportaient-elles ?

Nous n'osions pas formuler notre espoir, mais l'excitation montait dans notre équipe. A l'évidence, nous étions sur la même veine que celle qui avait abrité les ateliers de fabrication de poteries et figurines de terre blanche, datant de l'aube du 1er millénaire. Je le sentais, par tous les pores de ma peau, il y en avait aussi sur notre aire de travail, tout près de nous. Des vibrations montaient des entrailles de la terre sauvage, je faisais corps avec elle.

Je m'étonnais simplement de ne pas ressentir cette même proximité avec mes collègues Nous n'étions à peine une dizaine à creuser sans cesse. Mais la lassitude commençait à se faire sentir et avec elle le doute. Des rivalités se faisaient jour, des piques fusaient entre les plus jeunes. Depuis peu, mes plus anciens compagnons critiquaient ma méthode, demandaient à clore le chantier sans attendre la date limite.

Mais ce qui n'était pour eux qu'une simple fin de contrat de travail, avant d'autres chantiers, plus lointains, représentait pour moi un échec, le terme peu glorieux d'une carrière qui, si elle était peu rémunératrice, m'avait apporté tant de moments exaltants. J'étais si bien avec le passé. Je me retrouvais seul, désemparé. Clap de fin. Je m'étais éloigné pour expurger ma frustration.

 

Et voilà comment je me suis trouvé semi-enterré dans mon fossé. Je sens l'angoisse m'envahir peu à peu. Le versant de la montagne me cache le site du chantier, personne ne peut me voir ni m'entendre. La terre est durcie par les jours sans pluie, mais une idée me vient. Je ne me déplace jamais sans ma truelle de poche, il suffira que je creuse la gangue qui m'emprisonne pour me libérer.

J'agrandis mon trou centimètre par centimètre. J'ai appris la patience tout au long de cette existence de fouilles, je connais. Une heure, deux heures, les autres doivent être absorbés par leur travail, ils ne s'occuperont pas de moi avant le repas. Des cailloux me blessent, je dois les dégager un à un. Soudain, je me fige. La pierre que je tente de dégager m'est douce au toucher. Je ne peux pas la voir mais la paume de ma main la reconnaît. Mon cœur s'accélère. Et si c'était ?...

La nuit accélère son avancée, je me contorsionne. Mes vêtements n'y résisteront pas mais je vais me sortir de là. Enfin, je me libère. Titubant de fatigue, je fixe la lumière qui résiste sur les clapotis de la rivière. Je serre sur mon ventre la drôle de pierre. Salie, les contours floutés par la glaise gluante, elle vaut tous les diamants de la terre. C'est bien une statuette élaborée par l'homme, il y a longtemps, très longtemps.

Des cris parcourent l'air autour de moi. On me cherche, on m'appelle. Bien sûr. Pendant un bref instant, la tentation m'effleure de garder ma découverte pour moi. Je l'ai bien mérité, non ? Eux auront toute leur vie pour fouiller des chantiers autrement plus prestigieux. Pour moi, c'est terminé, je suis si fatigué.

Je m'écroule, trop d'émotions, trop de jours éreintants. Lorsque les visages angoissés de mes plus jeunes collègues apparaissent, une joie presque brutale m'envahit. Je ne peux pas me priver de la fierté de cette découverte. Je leur tends avant de bredouiller :

  • J’en ai une...Je l’ai trouvée, là-bas !

Les exclamations me parviennent, je devine leurs gestes fébriles.

  • Faites attention à ne pas la casser...

Je n’ai jamais vécu de ma vie une si belle soirée. Le feu de camp réchauffe mes vieux os, il brille dans les yeux des filles. Je les trouve tous beaux, les jeunes et les moins jeunes, je m'endors doucement. Pour l’éternité.

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Date de dernière mise à jour : 04/10/2020