Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

Beauvillie Henri de

Ce texte de Henri de Beauvillie a obtenu

la 10e place ex-eaquo

du Concours de Nouvelles 2019

organisé à Avermes (03000) conjointement par

La Passerelle (médiathèque d'Avermes)

et

L'Atelier Patrimoine de l'Avca.

Mg 8951Photo : Dominique Boutonnet

 

Ce texte est la propriété de son auteur.

Aucune utilisation ne peut être envisagée

sans avoir obtenu au préalable son accord.

 

Un texte de Henri de Beauvillie

 

 

 

Un nouveau départ    

 

Mobi a faim. Seul réveillé au milieu de ses deux frères qui ronflent, l’adolescent attend impatiemment le lever du jour, synonyme de petit-déjeuner. Ce sont des crampes à l’estomac qui l’ont réveillé, son ventre a besoin de nourriture et le manifeste à sa manière. Voilà maintenant un jour entier qu’il n’a pas mangé. Hier matin il est parti de la maison avant tout le monde sans rien emporter pour aider son vieil oncle, qui habite à quelques lieues d’ici, à réparer une barrière. Hélas, une fois le travail fini, son parent n’avait rien prévu pour le dédommager, seulement de l’eau et quelques baies. Mobi avait couru sur tout le chemin du retour pour arriver à temps pour le dîner. Mais ses frères étaient déjà passés : il ne restait plus rien. Il était allé se coucher le ventre vide, sentant confusément son estomac récriminer. Ce dernier s’était vengé en le réveillant au milieu de la nuit par des douleurs terribles. 

 

Allongé sur le côté, la tête rentrée et les genoux recroquevillés pour atténuer les crampes le jeune garçon attend. La faim l’a surpris comme un voleur au milieu de la nuit et ne le lâche plus ; l’attente promet d’être longue. Jamais il ne s’est senti aussi faible qu’en ce moment, dominé par son corps, sans rien pouvoir faire si ce n’est penser. Il songe à la famine qui assaille actuellement le pays : l’ensemble des habitants, des campagnes comme des villes, sont touchés par la pénurie. Depuis l’arrivée du mildiou en Irlande tous les champs et potagers dépérissent en cette année 1845, La situation est dramatique et concerne toute la population. Quand ils se rassemblent les hommes se lamentent pendant des heures à propos de la faim qui les tiraille eux et leurs enfants. Une fois que l’alcool est monté au cerveau, ce qui est rapide vu la frugalité des repas ingérés, les plaintes se transforment en récriminations contre les anglais qui ne veulent pas ouvrir leurs réserves aux populations affamées. Il y a dix jours son père s’était joint à une émeute contre un convoi des landlords en partance pour l’Angleterre. Alors que le pays entier mourrait de faim ces traitres envoyaient les quelques vivres qu’ils récoltaient à leurs ennemis jurés. Très vite repoussé par les soldats escortant le convoi son père était rentré la mine abattue, l’œil noir. Il avait envoyé tout le monde au lit et était resté discuter avec sa mère jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le lendemain sa mère avait l’air bouleversée et son père avait disparu malgré son coucher tardif.  D’ailleurs c’était simple, depuis une semaine on ne le voyait plus à la maison, parait qu’il avait des choses importantes à faire. 

 

A force de penser, le temps a fini par passer et le soleil entre progressivement dans la chambre où se trouve Mobi. Dans la pièce à vivre du bruit se fait entendre. Les parents ont dû se réveiller. D’un bond le jeune garçon s’extrait du lit, au grand déplaisir de ses frères, et file aider ses parents. Ce sont toujours eux qui se lèvent en premier pour préparer le petit-déjeuner pendant que la petite dernière reste dans le lit conjugal à se réchauffer. Elle a déjà quelques années mais ne sait pas encore quoi faire de ses journées si ce n’est trainer dans les jupes de sa mère. Mais quand Mobi déboule dans la pièce sa jeune sœur est déjà levée et attablée. Voilà qui est inhabituel ; quelque chose d’important doit se tramer. Néanmoins, pas de questions, Mobi s’installe à la table sans rien dire. Dans la famille Kelly on ne parle pas avant le bénédicité ; le premier mot de la journée doit être consacré au Seigneur. Ses frères arrivent peu après, les traits encore bouffis par le sommeil et se placent autour de la table en bois. La famille entière est présente, la mère lance un regard à son mari : le bénédicité peut être lancé. Celui-ci achevé tout le monde s’assoit et les bouches s’ouvrent enfin : les formules de politesse se mêlent aux interrogations quant à la présence de la petite sœur. L’arrivée de la mère avec la marmite contenant le petit-déjeuner interrompt le flot des paroles ; un silence s’installe alors, seulement meublé par les bruits de bouche et le son des cuillères râclant contre les bols en terre cuite.

 

Enfin Mobi peut remplir son estomac. Les premières bouchées sont à la fois libératrices et douloureuses : son ventre s’était finalement fait à l’idée de ne rien avaler et ne s’attendait plus à recevoir de la nourriture. La première tranche de pain passe difficilement puis l’estomac se décoince et le jeune garçon enfourne avec appétit les mets préparés par ses parents. Alors que toutes les bouches sont pleines son père prend soudainement la parole : « les enfants j’ai quelque chose d’important à vous dire ». Les dents s’arrêtent alors de mâcher et les visages se tournent vers la figure paternelle « Cela fait quelque temps maintenant que je prépare ce projet mais je ne voulais pas vous en parler pour ne pas vous effrayer. Comme vous le savez notre pays rencontre actuellement des difficultés. Cela me fend le cœur de voir mes enfants si maigres et condamnés à travailler si jeune pour se sustenter. C’est pourquoi avec votre mère nous avons pris la décision de nous en aller. » Une explosion se produit. Comment ? S’en aller de notre maison ! Pour aller où ? La situation est partout la même dans le pays. Le père lève la main pour calmer les interrogations de ses fils indignés « Mon cousin Garbhan est parti il y a six mois en Amérique. Là-bas il a trouvé un très bon travail dans une ville qui est en train de se développer. Les affaires marchent bien pour lui et il nous invite à le rejoindre pour l’aider et échapper à la famine. C’est mon devoir que de vous protéger et je suis prêt à abandonner la terre de mes pères pour que vous puissiez vivre convenablement. Maintenant je dois partir au travail mais nous pourrons en reparler ce soir au dîner ». Et le père de prendre son manteau et de sortir sous le regard accusateur de ses enfants. 

 Mobi n’en revient pas. Il a toujours vécu ici et ne voit pas l’intérêt de partir. Il aime bien son existence d’enfant vagabond. Chaque matin se lancer dans la campagne irlandaise sans vraiment d’objectifs si ce n’est de passer la journée. Le jeune garçon fait souvent route avec des passants, il parle facilement et se lie d’amitié avec toute sorte de personnes qu’il rencontre sur les chemins et auxquels il rend des services contre un peu de nourriture ou des histoires. Il a ainsi fait la connaissance de gens très intéressants qui lui racontent leur existence sans se soucier des conventions. On se confie plus naturellement à un enfant qu’à un adulte. D’autres fois au contraire il ne rencontre personne dans la journée et se perd alors dans les champs au milieu des animaux et des quelques arbres qui y poussent. Il étudie la nature dans ses moindres aspects et expérimente la juste harmonie qui compose l’univers. Si le fils d’un des voisins le rejoint alors ils improvisent de folles aventures avec quelques bouts de bois et des objets trouvés sur le bord des chemins. Son existence est faite de liberté. Il est heureux d’être ici avec sa famille. Un jour bien sûr il devra travailler pour gagner de l’argent mais pour l’instant ses préoccupations restent celles d’un enfant normalement constitué. Quelle drôle d’idée que de vouloir s’en aller !

Le soir arrive et avec lui son père et le dîner. Maintenant que toute la famille est au courant il faut se préparer à partir. Depuis dix jours son père organise le trajet : il a déjà repéré le bateau dans lequel ils vont embarquer, réservé les places et vendu la maison pour rembourser les dettes accumulées. Apparemment ils ne sont pas les seuls à vouloir quitter le sol irlandais et la concurrence risque d’être féroce pour trouver un petit coin où s’installer sur le navire. Le départ est prévu dans six jours, d’ici là il faut choisir ce que l’on va amener en Amérique. Le moins est le mieux et chaque enfant est limité à quatre ou cinq objets. Tant pis pour les meubles, leur oncle en a pour eux. Quitte à recommencer une vie autant repartir de zéro et non entrainer les débris du passé avec soi. Les jours qui suivent se passent dans une grande agitation : entre les discussions amères sur la nécessité d’emporter la vielle table héritée du grand-oncle préféré et les visites intempestives des voisins venu juger ou regarder d’un air envieux les futurs exilés, la famille n’a pas un instant de calme. Mais le jour du départ finit par arriver et, un soir pluvieux d’avril, les Kelly jettent un ultime regard sur la maison que leurs ancêtres occupent depuis trois générations. Le voyage vers le port s’effectue dans un morne silence. Seul le père ose prendre la parole mais chaque boutade qui sort de sa bouche, au lieu de faire rire les enfants, ne fait que confirmer l’impression qu’il essaie de se justifier. Très vite il comprend que ses propos sont déplacés et se réfugie dans le lourd silence adopté par toute la famille. Au bout de deux jours de voyage ponctués par une nuit dans une auberge, la famille arrive dans le port de Galway d’où part le bateau qui va les emmener en Amérique. C’est une ancienne frégate désarmée que les anglais ont bien voulu laisser aux irlandais après une guerre contre les français. Elle est dans un piètre état avec ses voiles brunies par la crasse et sa coque avariée. Néanmoins plus question de reculer, les Kelly sont obligés d’embarquer. 

 A l’arrière du bateau au moment du départ, Mobi regarde la ville pour la première et dernière fois. Il regarde son enfance s’éloigner et ne peut s’empêcher de verser une larme en souvenir des bons moments qu’il a vécu sur la terre où il est né. Les autres membres de la famille ne sont pas plus guillerets et les visages se décomposent au fur et à mesure que le rivage s’efface. Le bateau entier, peuplé de familles poussées à la porte de leurs pays par la famine, pousse un grand soupir. Les occupants sont tous accablés de chagrin et trainent par bandes sur le pont malgré les secousses qui agitent le bâtiment. Si d’aventure quelque optimiste essaie de remonter le moral de sa famille, il est aussitôt réduit au silence par les remarques acerbes des autres passagers. Le premier jour de voyage est réservé au deuil de la patrie. Quiconque est heureux n’aime pas sa patrie. Les irlandais partent pour l’Amérique.

Les Kelly se sont couchés ensemble dans un coin du navire, la cale étant déjà remplie. Les uns contre les autres, seulement protégés du vent et des embruns par une vaste couverture, ils se sont assoupis. Le mouvement des vagues qui secoue la frégate empêche seul le jeune adolescent de s’endormir. Allongé sur le dos, le regard tourné vers la lune qui brille au-dessus de l’océan, Mobi adresse ses prières au créateur de l’univers. Il lui confie ses peines, ses joies et ses amis, bref toute sa vie. Tandis qu’il est en train de prier, une voix lui parvient de la partie gauche du bateau. Sans faire de bruit, le garçon se lève, enjambe les corps endormis et rejoint le bastingage. Sur la pointe des pieds il passe la tête au-dessus du parapet qui entoure le bateau. Dans l’obscurité, dans le creux des vagues, brille une forme mystérieuse. C’est elle qui l’appelle. Mobi se penche pour mieux la distinguer mais une secousse l’envoie directement dans l’océan. Le jeune homme entre dans l’eau sans un bruit. Le froid le saisit mais à peine a-t-il le temps de réaliser ce qui est en train de lui arriver que déjà une silhouette sombre l’attrape pour le remonter à la surface. Il s’agit d’un dauphin ! Assis sur le dos de celui-ci, au milieu des flots, au bord de la masse sourde du navire qui ne comprend rien le petit irlandais jubile : il chevauche une créature marine. L’animal tourne sa tête vers lui et lui sourit en poussant un petit cri. Finalement ce départ pour l’Amérique ne comporte pas que des mauvaises surprises. Peut-être y a-t-il quelque chose de bon là-bas, au bout de l’océan…

 

FIN

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Date de dernière mise à jour : 21/12/2019