Citation : " (...)Viennent ensuite les nourrices (images de la terre nourricière), assises dans un fauteuil d'osier et allaitant  un ou deux enfants. Ce "lien du lait" est unique dans l'Occident romain, et typiquement gaulois." 

Maurice Franc "Les figurines de terre blanche de l'Allier" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, 1er trimestre 1990

BORELLO Annick

Texte : Borello Annick

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Croire ou ne pas croire ?

 

 

Catégorie « œuvre individuelle »,

le jury a décerné à ce texte

 la 6e place

 

Venus protectrice photo dominique boutonnet

 

 

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Une sensation glacée parcourt mes veines :

Qu'est-ce que je fais là ? Coup de folie ou cauchemar ? Je suis morte peut-être et l'enfer est là ?

 

D'un coup, Juju me raccroche au présent.

« - Fais-moi passer la pelle, dépêche. »

Juju, c'est mon pote depuis toujours. Le compagnon de tous les moments, des bons, des mauvais et des très mauvais, comme aujourd'hui.

« - Tu peux respirer un peu, me chuchote-t-il, il y en a bien pour un sacré moment, fais le guet. Je ne t'en demande pas mieux. »

Appuyée contre la paroi froide du caveau d'à côté, je n'en mène pas large. Dans le remords qui me torture depuis une dizaine de jours et dont j'entends la terrible musique me harceler et m'intimer la réparation, étonnement, j'ai de la chance dont j'en reconnais la clémence, une inconcevable chance, car, la tombe qui m'intéresse est de terre.

En ce début juillet, la nuit chaude dévoile les étoiles qui scintillent de façon féerique dans ce coin d'Allier, mais les ombres que leur lumière dessine ici ou là, emprisonnent des frissons coupables sous ma peau. J'ai l'impression que mes poils sont devenus des aiguilles mortelles. J'ai honte, tellement honte.

Je pleurniche à Juju, l'endroit est de circonstance, mais sa réponse est nette, tranchante.

« - Trop tard ma belle, on est en plein dedans. »

 

Mes jambes sont devenues des blocs de ciment. Mon dos, toujours contre la paroi ne réagit pas, il fait corps avec. Comment en suis-je arrivée là ? Par tous les Saints, les Dieux et les Divinités, comment puis-je profaner la tombe de mon beau-père ?

 

Juju, lui, continue la besogne pour laquelle je l'ai prié de me venir en aide. Brave Juju. Mon corps quant à lui, continue à se tétaniser, ma tête, lourde se tourne vers d'autres sphères et à cet instant précis, cinq années me reviennent.

Ce samedi 3 avril 2013, je deviens Madame Marc LAVÈNE. C'est magique. Ses trois frères, leurs femmes et leurs enfants, Odile et Jean LAVENE ses parents, me témoignent leur affection. Comment se douter dans cette image idyllique qu'une obsession familiale bien cachée, allait me ronger.

La cause ? Une statuette de terre. Une Vénus..........

Le trésor de la famille, posé sur la cheminée depuis toujours. Tous l'admiraient, la vénéraient, surtout Odile, la tête de liste, la gardienne des corps présents et à venir. De cette Vénus aux enfants, ils avaient obtenu des grâces, pensaient-ils, alors, ils l'honoraient. Elle les avait exaucés, des enfants étaient nés.

Sauf pour moi.

 

Tout commença alors par de petites suggestions répétées, des sous-entendus gênants puis des paroles blessantes. Odile et Jean étaient très forts pour formuler leurs vœux de grands-parents.

Je mis ces manipulations de côté, sachant ce que j'avais à faire, essayant d'oublier.

Cependant, les exemples s'affichaient devant mes yeux. Mickaël et sa femme étaient fiers de leurs quatre rejetons, j 'avais autant de bonheur pour Alex et Sarah puis pour Thierry et Suzanna, leurs enfants étaient si beaux, tous avaient construit une famille que j'admirais. Mais trop, c'était trop !

Non, décidément, au fil du temps je ne pouvais plus les souffrir, tous.

Je devenais, pour eux, l'exception amère, le « dommage » et, Odile ne se gênait plus pour ouvertement s'exprimer avec des.......

 « - Cela aurait été tellement mieux avec un enfant ».

Combien cette réflexion m'a brûlé le cœur, car, plus que tout, j'aurais voulu moi aussi devenir mère, je souffrais, mais j'espérais encore.

Suivi pour moi, ces dialogues loufoques en face-à-face avec cette fameuse statuette, sans âme, sinon, celle que l'on veut bien lui accorder. « Elle », présente et assassine. Petit morceau de pierre blanche taillée, objet de décoration particulier.

Les jours de désespérance, je souhaitais malgré tout, croire aux pouvoirs que les LAVENE accordaient à leur déesse. Parfaitement individualisée, représentant un véritable portrait. Comme eux, ne faisais-je pas partie du clan ? Alors, je m'approchais d'elle, timidement, puis avec l'élan que mon cœur retenait souvent, j'osais, je l'invectivais.

« - Dis, pour moi, ce sera quand ? Je veux être mère moi aussi. »

Timidement, du bout des doigts, je la caressais, comme eux. Elle, qui, pour plus me poignarder m'affichait sa tripotée. Cinq enfants qui se blottissaient contre elle et dont nul n'aurait pu douter de l'amour qu'elle put leur porter.

Il irradiait de cette petite chose une infinie tendresse et un amour maternel dont j'aurais aimé prendre possession au moins une fois, je n'en demandais pas plus !

Étonnant qu'un petit morceau de terre puisse impacter une tribu familiale de cette façon. Pour ma part, elle prenait trop de place dans mon esprit et cela devenait aussi une obsession.

N'était-ce pas devenu dans la famille le centre du monde ? De cette représentation, ils imaginaient le modèle vivant dont elle fut l'inspiration au temps d'une civilisation si lointaine. Ils en avaient tous découpé les fonctions, mère, protectrice, nourricière, comment imaginer au III siècle autre fontaine que le sein maternel, symbole de nourriture sacrée pour le nouveau-né. De quelle façon avait-elle pu conserver ce corps si parfait avec cinq grossesses, car il s'agissait bien de cinq petites têtes qui l'accompagnaient, qu'elle semblait protéger de la hauteur de son amour. Les LAVENE en imaginaient le modèle, la femme et moi, j'en imaginais l'intérieur, la perfection de ses entrailles, quelle chance elle avait eue !

Crédulité ou fascination exagérée, toujours est-il que cette statuette faisait son travail inéluctablement. Envoûtante, elle était la beauté, elle devenait prière un temps, admiration toujours, et parfois office de pièce de musée lorsque Jean et Odile recevaient.

L'intérêt n'était pas comment Odile l'avait acquise. Achat spontané ou obscure acquisition ? Mais pourquoi elle la gardait si précieusement dans cette intimité familiale, lui vouant ce culte indécent ? Elle reconnaissait que c'était une reproduction patentée d'une multitude de petites sœurs et dont l'origine du modèle était à ce jour un mystère. Peu lui importait. Pour Odile, le mystère était chez elle et c'était une valeur sûre. Elle la savait différente et rien ni personne n'aurait pu la faire changer d'avis. Sa Vénus aux enfants, la sienne, avait tous les pouvoirs.

C'est ainsi que « La divine » devint petit à petit, la sacrée, la mère, la protectrice, elle eut même droit, un après-midi à un titre de Sainteté lors d'une conversation entre amies où Odile savait captiver l'auditoire et elle en rajoutait chaque fois avec des « Grâce à elle, j 'ai......Grâce à elle, il y a eu...

Et par défi ces jours-là, j'étais alors invitée à la pause-café où au milieu de ces naissances arrivées chez ses trois belles-filles, je faisais, moi, figure d'exception et de regards interrogateurs.

Aucun enfant n'arrivait, mon ventre restait définitivement vierge et cette statue me narguait plus que l'œil de Caïn. Je dérangeais « La Divine », j'impactais son aura. Je devenais l'incohérence.

Au début, cependant, cette statuette, je l'ai admirée avec son allure fière et protectrice, trônant de ses courbes harmonieuses, même pas graciles, juste un peu aguichantes. Aucune provocation dans cette œuvre douce et vivifiante m'intimant la patience qu'eux, estimaient une négation de ma part.

Les dimanches familiaux, mes belles-sœurs persiflaient quand leur tripotée de gosses les survoltait. Elles regardaient la douce, « La Divine », lui invectivant la faute de leur maternité multipliée, mais comme un rappel à l'ordre, leur colère s'étouffait et elles la saluaient pour se faire pardonner de cette erreur blasphématoire.

Elle trônait, chez les LAVENE. À l'emporté des sentiments.

A force d'y croire, ils en avaient fait un objet de pouvoir. Moi, je voulais pouvoir y croire mais je n'avais plus la force.

Un jour, me retrouvant seule chez mes beaux-parents, n'y tenant plus, je lui lançai une supplique sous des airs de défi.

Toi, La divine, La sacrée

De maternité, mon ventre est assoiffé

Il ne demande qu'à grossir,

Je donnerai tout, même un empire.

Un enfant pour illuminer ma vie

Une histoire d'amour, mais aussi de survie.

Si on se garde de te bousculer,

Moi, aujourd'hui, je peux te briser.

ET SI JE ??? ... ...

 

Les larmes d'alors, qui glissèrent jusqu'à mes lèvres ont encore un goût amer et....

Soudain, je sursaute. La voix de Juju gronde dans cet endroit morbide.

« - Ce n’est pas le moment de s'endormir et impossible, je ne trouve rien. T'es sûre de ton contact ? Sûre qu'il l'a enterrée quand il a recouvert le cercueil de ton beau-père ? Cette histoire, ce n'est pas toi ! Vraiment pas.

- Oui, il me l'a assuré. Je l'ai embrouillé lui racontant une promesse faite en lui demandant de la placer au plus bas.

- Pffff »

Un soupir qui en dit long.

 

La conversation, dans cet endroit, à cette heure de la nuit, l'un dans un trou, parce qu'il creuse « le Juju », et moi le dos appuyé contre le muret d'à-côté, la scène est ubuesque et tellement indécente.

- Je sais, jamais je n'aurais dû.

Une heure encore. Maintenant, juste le bruit de la terre qu'on retourne. Les plantes posées sur d'autres tombes, prennent des airs de longs doigts tordus auxquels se seraient accrochées quelques limaces géantes. La nuit a évanoui la beauté de la floraison du jour et a transformé ces preuves d'attachement en une chose hideuse. Est-ce cela les cimetières dans le noir ?

« - Ça y est ! Ça y est ! Je l'ai. Je te l'ai retrouvée. Le bougre, il a tenu parole, il l'a bien enterrée. »

En un quart de seconde, j'aveugle Julien avec ma lampe et l'image irréelle qu'il me renvoie m'émeut. Il colle « la Divine » contre sa poitrine, ses lèvres laissant apparaître un sourire qu'à aucun autre, je n'ai eu le plaisir de découvrir. Il est à moitié dans le trou qu'il vient de faire, sale comme un rat d'égout, le visage charbonné et en cet instant, son image réhabilite l'impression nocturne des cimetières. On dirait un ange déguisé en travailleur un soir de fête ! Ce contraste saisissant et ô combien extraordinaire me réconcilie définitivement avec les morts et leur demeure. Je trouve, par cette incroyable vision, la paix qui, depuis le décès de Jean il y a dix jours, me semblait perdue et je lui demande intérieurement pardon. Oui, je me devais de me racheter. Odile devait réagir avec la réapparition de son talisman et ne plus se laisser mourir. Voler et enterrer Vénus ! J'avais été vache, je le reconnaissais, mais je me trouvais des circonstances atténuantes. Â ce moment, je me demandais qui, de Jean son mari ou, de la statuette Odile, était le plus attachée.

Nous fîmes très vite, l'un et l'autre, pour tout remettre en place. J'avais la petite statue et bizarrement, une puissance indéfinie s'installait en moi. Le reste me paraissait un jeu d'enfant. Comptant sur la crédulité familiale et la joie des retrouvailles de leur « Divine », tout allait rentrer dans l'ordre.

Erreur. Grossière erreur. Un terrain miné reste dangereux et tout le monde, de ce retour étrange, se suspectait malgré une remise en place discrète.

Marc, mon époux dont, la crédulité avait ses limites, ruminait, Odile quant à elle, avait-elle compris ? Elle retrouvait son bonheur perdu et l'idolâtrait avec force, mais tombait néanmoins peu à peu dans une admiration démoniaque. Jean n'était plus là pour minimiser.

 

Deux ans ont passé, et je souris de toute cette symbolique et de cette pitoyable aventure. Juju avait raison quand il me disait, non, cela n'est pas toi.

Dans le parc où j'ai pris l'habitude de venir méditer, le soleil aujourd'hui se cache tôt. Le vent précoce d'octobre emmène les feuilles mortes en un ballet régulier m'invitant à rentrer. J'admire une dernière fois avant d'oser déchirer enfin, la photo que j'avais de la Vénus. C'est tout ce qu'il me reste des LAVÉNE et de Marc, dans cet adieu décent et particulier, je caresse mon ventre qui m'offre ses bosses vigoureuses, et ses calmes délicieux.

De la magie ? Ou tout simplement une tonne d'amour qui me rassure. Mon regard se tourne vers l'homme que j'aime infiniment et qui me rejoint.

« - Julien. Juju mon chéri, je suis là !! »

 

 

FIN

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Date de dernière mise à jour : 02/11/2018